Coronavirus : le Tchernobyl iranien ?



Depuis la mi-février, alors que le régime iranien a tardé à reconnaître l’expansion globale de l’épidémie de coronavirus – et dénonçait « un complot de l’ennemi », dans le double contexte de la célébration de l’anniversaire de la Révolution islamique, le 11 février, et des élections législatives du 21 février – l’Iran, qui reste un des principaux foyers mondiaux de l’épidémie de Covid-19, inquiète ses pays voisins. Ceux-ci n’ont pas tardé à fermer leurs frontières dès le 19 février, avec l’annonce des premières personnes infectées au Moyen- Orient.

Par Fabienne durand
(Politologue et consultante, spécialiste des questions environnementales)

 

Les autorités iraniennes sont aujourd’hui totalement discréditées, surtout après l’annonce du président Hassan Rohani, promettant un retour à la normale le 29 février dernier, dans un contexte de panique générale de la population frappée de plein fouet par la propagation du virus du SARS-CoV-2.

Doit-on voir, à travers ce déni ou cette dissimulation de la réalité, les signes d’un « Tchernobyl de la République islamique » ?

Il a fallu attendre que les dignitaires du régime soient touchés et que deux en meurent pour que la réalité soit enfin reconnue : l’Iran, avec 80 millions d’habitants, est le second pays après la Chine à enregistrer la plus grande létalité (3,5%) compte tenu du nombre d’habitant, soit 1 135 morts pour 17 361 personnes infectées au 19 mars 2020, selon Johns Hopkins (CSCE). Et la ville sainte de Qom serait l’épicentre de la maladie à l’échelle nationale.

Mais, les chiffres fournis par les autorités iraniennes sont-ils fiables ? Cette question s’est récemment posée pour d’autres pays, plus démocratiques, comme l’Espagne, alors que dire, à présent, de la fiabilité des informations fournies par Autorités iraniennes, après tout ce qui vient de se passer ? L’Etat iranien a perdu tout discrédit tant à l’intérieur du pays, auprès de sa population et de certains acteurs étatiques, qu’à l’extérieur du pays, ce qui aggrave les tensions au sein du pays et avec les autres États à l’échelle régionale, mais aussi globale. Car, le nombre de décès y augmente et double à peu près tous les 2 jours. Et , dès les tout premiers jours, les deux cas en provenance d’Iran recensés au Liban et aux Emirats arabes unis et la propagation de l’épidémie dans les pays de la région ont fait réagir rapidement les autres États de la région à commencer par les pays du Golfe, qui se sont vite coupés de leur voisin persan.

C’est ainsi que dans le Golfe, le bilan reste peu élevé. On y dénombrait 1156 cas, le 18 mars dernier. Ces pays, ont pris des mesures radicales, comme celle d’interdire le pèlerinage de l’Omra, dès le 27 février par l’Arabie saoudite, tout en se barricadant derrières leurs frontières par mesures prophylactiques. L’Iran, lui, vient juste d’annoncer la fermeture de quatre lieux saints chiites et les célébrations de la fête de feu persane. En Irak et en Syrie, où l’épidémie est probablement sous-estimée, la population s’inquiète aussi, à juste titre. Le chaos politiques de certains États de la région est clairement perceptible à travers la gestion de cette crise sanitaire de grande ampleur. En effet, certains États inquiètent, quant à la gestion de cette crise inédite, d’autres sont plus rassurants comme Israël ou les pays du Golfe.

Par ailleurs, en Iran, le faible taux de participation aux élections : 42, 5 %, soit le plus faible depuis l’avènement de la République islamique, a favorisé les conservateurs, qui vont contrôler plus de 220 sièges sur les 290 du parlement. Les réformistes sont sortis laminés de ces élections, ce qui est de mauvaise augure. Le guide suprême Ali Khamenei a fait porter la responsabilité de la faible mobilisation de la population à la presse étrangère, accusée d’être à l’origine d’une propagande visant à décourager les Iraniens d’aller voter, un devoir civique mais aussi religieux selon lui.

Cette victoire des conservateurs ne facilitera pas la tâche du gouvernement du président Hassan Rohani, qui fonde toute sa politique, depuis 6 ans, sur un rapprochement avec l’Occident et sur davantage de transparence politique. Mais que dire d’un régime qui coupe l’accès de sa population – inquiète face à l’ampleur de la pandémie et compte tenu de la désinformation – à certains des sites Web aussi inoffensifs que Wikipédia ! La population ne fait plus confiance aux Autorités de son pays. Et, dans ce contexte de crise sanitaire grave, c’est un inextricable cercle vicieux.

Reste que, si aujourd’hui la Chine commence à maîtriser l’épidémie, celle-ci explose dans le reste du monde. Et le Covid-19 sévit toujours de manière dramatique en Iran du fait du déni et de la mauvaise gestion de la crise sanitaires par les autorités, qui n’ont pris de vraies mesures que début mars, avec une gestion des malades insuffisante et chaotiques par les services médicaux, eux même surexposés en raison de l’absence de protection face au virus (les masques ou produits désinfectant).

Les sanctions étrangères qui pèsent sur l’Iran, même si le pays est autorisé à importer des produits pharmaceutiques, ont eu de lourdes répercutions sur le plan économique. Ce qui n’a rien arrangé à la situation sanitaire actuelle.

Enfin, les risques de tensions internationales croissantes entre les États – à l’échelle globale entre la Chine et les Etats-Unis et au niveau régional entre les pays du Moyen-Orient – sont bien réelles, à un moment où toutes les énergie devraient être concentrées sur l’arrêt de la pandémie et la limitation de son impact économique et financier.

Le confinement à domicile ne doit pas aller de pair avec un confinement mental et idéologique. Au contraire, c’est l’effet combiné de la discipline individuelle et de la coopération mondiale – et régionale au Moyen-Orient – qui nous sortira de cette crise sans précédent.

Par contre, si cette crise nous fait faire un pas de plus vers la fragmentation, cela pourrait être l’effet le plus dévastateur et le plus fort à long terme de cette pandémie. Si tel est le cas, les chances que nous puissions faire face à la prochaine pandémie et à d’autres effets du changement climatique seront bien diminués.