Le Covid-19 au Moyen-Orient : un tournant majeur ou le calme avant la tempête ?



Fabienne Durand (*)

La catastrophe sanitaire tant redoutée n’a pas eu lieu au Moyen-Orient, comme dans les pays du Maghreb ou en Afrique, même si rien n’indique que la crise du coronavirus soit sur le point de se terminer et la situation peut encore largement évoluer, surtout avec la seconde vague qui sévit de nouveau dans la région.

La région a plutôt bien géré cette crise sanitaire inédite, à l’image des moyens coercitifs et efficaces mis en oeuvre dans des Etats comme l’Arabie saoudite ou Israël, touchés de nouveau depuis trois semaines avec la levée progressive des mesures de confinement. Seule l’Iran, connait une seconde vague aussi importante et préoccupante, qu’au moment de son pic en avril. Certes, la région va sortir encore plus fragilisée de cette crise, mais en même temps cette crise est une fenêtre d’opportunité, pour la paix et le développement sur tous les plans, sanitaire, économique, social et environnemental, dans une logique durable.

Tout d’abord, côté chiffres, on ne peut dresser un bilan sur le simple fondement des personnes infectées ou décédées. En ce qui concerne le nombre de cas, compte tenu du faible nombre de tests dans la majorité des pays en question, cela n’est pas pertinent. Mais, nous sommes loin de la catastrophe redoutée. Et ce malgré les camps de réfugiés aux conditions sanitaires déplorables, malgré les zones de guerre et en dépit d’un système de santé précaire dans la plupart des pays en question.

En Iran, bien qu’épicentre de l’épidémie, lourdement meurtrie par le virus, dès le 23 mai, les autorités iraniennes ont décidé d’alléger des mesures sanitaires, de normaliser les activités économiques et administratives et d’ouvrir les sites religieux et culturels, avec la fin du ramadan, malgré les craintes d’une reprise de l’épidémie du coronavirus. Cette dernière serait sous contrôle dans un tiers du pays, selon des chiffres du gouvernement jugés peu fiables, mais la situation reste préoccupante ailleurs. Ainsi, l’Iran compte  200 262 cas d’infections confirmés pour 9 392 décès (824 998 cas pour 445 535 de décès dans le monde). Le nombre d’infection semble augmenter contrairement au nombre de décès.

Les bons résultats de la région pourraient toutefois être surtout liés à des facteurs non maîtrisables par-delà les mesures coercitives : la jeunesse de la population, le climat, la mobilité internationale sur le territoire en question ou encore le nombre important de fumeurs. Ce ne sont que des hypothèses, mais compte tenu du contexte de départ, et malgré les mesures prises par les États, elles paraissent assez plausibles.

Par ailleurs, au Moyen-Orient,  au Maghreb, en Afrique comme partout dans le monde, il y aura un avant et un après-coronavirus. La crise, au sens grec est une fenêtre d’opportunité et induit une reconfiguration et une redistribution des cartes. Comme partout, la pandémie interpelle les esprits dans une région particulièrement sensible, du fait des enjeux divers et des conflits multiples. Force est de constater que le virus contribue à pacifier les relations entre les Etats, à l’instar de la collaboration entre Israël et ses voisins, à l’aune du Koweit, du Bahrein, des Emirats Arabes Unis, pour gérer la pandémie, ou de la solidarité qui s’est exprimée entre les Etats et les populations, comme à l’égard de la population à Gaza, au Yémen,  par-delà les conflits, compte tenu de la sécurité sanitaire des populations. Les Etats n’ont guère le choix que de collaborer. Il en va de même des enjeux environnementaux, à l’aune du manque d’ eau.  La collaboration et la solidarité face aux crises majeures, qui engagent la survie de l’humanité s’impose et ouvre la voie à la pacification consubstantielle au développement.

Enfin, ce sont surtout les conséquences économiques et les potentiels effets politiques que l’on redoute. En effet, le confinement a des effets délétères quand l’État n’est pas en mesure de venir en aide à sa population, ne serait-ce qu’aux plus pauvres, ce qui est le cas dans la majorité des pays du Moyen-Orient. C’est la fin de l’âge d’or pour les pétromonarchies du Golfe avec tout ce que cela implique pour l’écosystème régional, surtout si  la rupture se confirme dans le temps et que les prix du baril de pétrole restent aussi bas. L’Arabie saoudite, pays le plus riche de la région, a préconisé pour la première fois de son histoire la mise en place de mesures d’austérité. La transition vers un nouveau modèle devient une urgence pour le royaume. Les pertes à prévoir pour les pétromonarchies auront des conséquences en cascade, pour les pays qui dépendent de leurs aides ou du fait que nombre de leurs citoyens y travaillent et qui envoient de l’argent à leurs familles restées au pays. Si l’Arabie saoudite s’écroule, la crise du pétrole aura des effets plus graves encore pour des pays dont les économies sont moins solides et tout aussi dépendantes de cette ressource, comme l’Irak. Quant à l’Iran, touché par les sanctions économiques américaines, le pays sortira encore plus affaibli de cette crise, qui réduit davantage ses rentrées d’argent en raison de la crise du pétrole.

Il est clair que la crise a accéléré certaines dynamiques qui étaient déjà en cours et souligné l’urgence de revoir le contrat social qui unit les gouvernants aux gouvernés dans la majorité des pays de la région. La crise du coronavirus a mis en exergue les fragilités des États et des sociétés de la région. Les États y sont globalement faibles et leur autoritarisme ne fait que souligner cette faiblesse ; les modèles économiques, lorsqu’ils existent, sont vulnérables.

Les printemps arabes ont résulté de l’incapacité des régimes en place à offrir autre chose à leurs citoyens qu’une politique répressive. Dix ans plus tard, avec cette crise sanitaire et économique, les États sont encore plus fragiles, les modèles économiques encore moins viables. Comme dans de nombreux Etats d’Europe où aux Etats-Unis, les manifestations ont repris au Liban, en Irak, en Algérie et pourraient s’étendre à d’autres pays, impactant la stabilité de la région.

Ainsi cette crise du coronavirus pourrait être perçue d’ici quelques années comme une période de calme avant la tempête.

* Politologie et consultante, spécialiste des questions environnementales