Nuit à Paris, lumières sur l’Orient



Martine Gozlan (*)

Les Français devraient être fiers. Ce sont leurs valeurs – laïcité, citoyenneté, égalité- que l’on brandit aujourd’hui dans des pays meurtris et déchirés, là où on ne l’attendait pas. Au Liban, des foules immenses, jeunes, chamarrées, unies au delà de leurs différences, exigent qu’on en finisse avec le vieux système confessionnel. Nés après la guerre civile, hostiles à l’instrumentalisation de leur minuscule pays par des puissances rivales et prédatrices, l’Arabie Saoudite et l’Iran, les manifestants réinventent au Levant le beau mot de patrie. Le Hezbollah, contesté pour la première fois dans ses fiefs, envoie en vain ses miliciens écraser le mouvement.

En Irak, d’autres foules, d’autres jeunes, étrangement semblables, occupent la plus grande place de Bagdad : ils ne veulent plus d’un agrégat de factions dressées l’une contre l’autre mais un pays soudé, délivré là aussi de la vénéneuse captation du voisin iranien. Les insurgés sont massacrés d’un bout à l’autre du pays, de la rue Rachid dans Bagdad en flammes aux faubourgs et aux canaux de Bassora, cette Venise foudroyée par la misère et la corruption au cœur de la région pétrolifère. A l’autre bout du monde arabe, le « Hirak », le spectaculaire soulèvement algérien pacifiste, défie depuis des mois un pouvoir qui désormais réprime sans état d’âme. Là encore, les vieilles divisions tribales et ethniques se sont effacées : le régime tente de les ressusciter en jetant au cachot ceux qui brandissent un drapeau kabyle. Ce drapeau, pourtant, est là pour affirmer la fusion du particulier avec le collectif. Il flotte pour compléter l’harmonie de la mosaïque algérienne que les maitres post-coloniaux, dans un mouvement imbécile et suicidaire, s’acharnèrent à briser.

Or, que se passe-t-il en France au même moment ? Les revendications confessionnelles battent le pavé. Un voile islamique tricolore se déploie en étendard de la division. L’obscurantisme défile dans les rues de Paris aux cris d’Allah Akbar, à quelques centaines de mètres du Bataclan et du siège de Charlie Hebdo où l’islamisme perpétra ses tueries, en janvier et novembre 2015. Des femmes et des hommes politiques habités par le cynisme, des intellectuels égarés loin des chemins de la pensée, soutiennent une entreprise conduite par les Frères musulmans. L’extrême-droite y gagne en audience, le communautarisme en visibilité. Sur fond de crise sociale, le pays se fracture un peu plus. Le brasier identitaire est rallumé. On redoute à moyen terme une guerre civile.

Le  contraste est donc saisissant entre la France et de vastes pans du monde arabe, sans oublier le monde perse qui défie les ayatollahs. Ce qu’osent revendiquer les apprentis sorciers de l’hexagone, les enfants de l’Orient le refusent de toute leur âme, au prix de leur vie. Rejet du confessionnalisme, appels à une citoyenneté délivrée de l’envoûtement religieux : exactement ce qu’appelait de ses vœux en 2004 le journaliste et historien libanais Samir Kassir. Dans ses brillantes « Considérations sur le malheur arabe » (Actes Sud), il recensait les plaies qui affligeaient cet immense corps malade : mythologies religieuses et nationales, arriération culturelle, obsessions du regard de l’autre. L’Irak, alors, se convulsait  dans les douleurs conjuguées de l’intervention américaine et de l’héritage empoisonné de Saddam Hussein. « Le sentiment de dévastation qui irradie du brasier irakien suffirait seul à dire l’étendue de l’impasse arabe, écrivait Samir Kassir, ici se sont concentrés les trois maux qui obstruent l’avenir : la dictature, toujours traumatique même après avoir disparu, l’occupation étrangère, la violence aveugle qui se justifie par le messianisme religieux… » Ces lignes me touchaient d’autant plus que j’avais effectué trois reportages en Irak. Je préparais une exposition d’artistes irakiens contemporains au Musée du Montparnasse sur le thème « Bagdad-Paris ». Les œuvres étaient traversées par les influences franco-orientales, irriguées par les eaux mêlées du Tigre, de l’Euphrate et de la Seine. C’est sous la fresque réalisée par un de ces artistes, Jawad Salim, que manifestent aujourd’hui les jeunes Irakiens.

Le 15 novembre 2004, j’ai eu la joie de déjeuner avec Samir Kassir lors d’un de ses passages en France. La paix et la raison de Saint-Germain-des-Prés, que je ne savais pas encore fragiles, nous souriaient. Autour d’un verre de bon vin, il me disait son espérance de l’universel et, sachant mon empathie avec l’Irak, me dédiait son livre en ces termes : « Parce que les jardins, à Bagdad comme en Eden, sont faits pour refleurir ». Samir Kassir fut assassiné le 2 juin 2005 à Beyrouth. C’est grâce à des hommes comme lui que les jeunes Libanais tentent aujourd’hui d’arracher la gangue du préjugé et de la corruption, que les jeunes Irakiens risquent leur vie pour sortir de la nuit.

Pendant ce temps-là, certains, à Paris, veulent éteindre les lumières !

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.