Il est des affaires qui marquent au fer rouge non seulement la vie politique, mais aussi la conscience journalistique d’un pays. L’affaire dite des financements libyens de Nicolas Sarkozy en fait partie. Dix ans d’instruction, un procès fleuve, un ancien président de la République condamné à cinq années de prison. Et à l’origine de ce séisme judiciaire : un document publié en mai 2012 par Mediapart. Un document que la justice a établi comme faux, mais qui n’en a pas moins ouvert la voie à une enquête puis à une mise en accusation historique.
Il y eut, en avril 2023, le geste de dépit de l’actrice Maïwenn, tirant les cheveux du directeur de Mediapart, Edwy Plenel, dans un restaurant parisien, en guise de réplique à des fuites non autorisées de sa déposition devant les juges, dans une affaire d’agression sexuelle visant son ex-mari, le cinéaste Luc Besson, que la justice a finalement innocenté. Une déposition censée être couverte par le secret de l’instruction, qui s’est pourtant retrouvée étalée dans les colonnes de Mediapart, malgré le refus formel de l’actrice de donner son consentement à la publication de ses propos recueillis par la police judiciaire.
Et voici qu’en ce 25 septembre, le peu de considération que Mediapart accorde à la déontologie journalistique suscite à nouveau un geste de dépit : celui de l’ex-première dame, Carla Bruni-Sarkozy, arrachant la bannette rouge du micro de Mediapart, ostensiblement tendu devant les caméras de télévision lors de la déclaration de Nicolas Sarkozy, au sortir de l’audience qui l’a vu condamné à cinq années de prison dans l’affaire dite des ‘‘financements libyens’’. Affaire dont l’instruction avait été ouverte dix ans auparavant, à la suite de la publication par Mediapart d’un document censé attester de ces financements. Or, le tribunal a établi – dix ans plus tard – que ce document était un faux. Pis encore, le chef de cabinet de l’ex-dictateur libyen, Mouammar Kadhafi, Béchir Saleh, censé être le destinataire du document en question, affirme avoir alerté les journalistes de Mediapart, avant la publication, qu’il s’agissait d’un faux !
Pour son geste, Maïwenn a été poursuivie par Mediapart et condamnée par le tribunal de police de Paris à 400 euros d’amende. S’étonnera-t-on de voir Carla Bruni-Sarkozy poursuivie et condamnée, à son tour, pour crime de lèse-majesté à l’encontre d’une bannette de micro estampillée Mediapart ? Aucun doute, en revanche, que nul ne demandera des comptes à Edwy Plenel et à son journal pour avoir souillé l’honneur de la profession en publiant délibérément un document dont ils savaient, au préalable, qu’il était faux !
En agissant ainsi, Mediapart, qui s’est toujours revendiqué comme le héraut d’un journalisme d’investigation sans concession, a franchi une ligne rouge : celle qui sépare l’investigation légitime de l’inquisition partiale. Car publier un document dont on sait qu’il est falsifié, au seul motif qu’il peut alimenter un récit à charge, ce n’est plus informer, c’est instruire un procès médiatique.
J’ai rencontré personnellement Béchir Saleh, l’ancien directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, présenté comme le destinataire supposé du fameux document. Il me l’a affirmé sans détour, comme il l’avait dit aussi bien aux journalistes de Mediapart qu’à ceux du Monde : ce document est faux. Et cela bien avant sa publication. Le choix éditorial de le rendre public malgré tout ne relève donc pas de ‘‘l’erreur commise de bonne foi’’, mais d’une forfaiture délibérée.
Ce geste pèse lourd. Il est condamnable déontologiquement, indéfendable journalistiquement. Car le rôle de la presse n’est pas de tendre des pièges à la démocratie, mais d’éclairer l’opinion dans le respect des faits établis. On peut critiquer un homme politique, enquêter sur ses zones d’ombre, interroger son rapport au pouvoir et à l’argent. On ne peut pas, en conscience, fabriquer un soupçon en s’appuyant sur une pièce falsifiée.
Le tribunal, dix ans plus tard, a eu beau constater que le document déclencheur de la procédure est un faux, le mal était fait. Le cours de la justice avait été orienté par une manipulation initiale. Dans cette dérive, c’est moins l’ancien chef d’État qui en sort brisé que l’honneur de la presse. Mediapart, en prétendant défendre la vertu publique, a en réalité compromis l’honneur d’une profession qui vit de la confiance qu’elle inspire.
Entre l’investigation et l’inquisition, il y a la frontière invisible mais sacrée de l’éthique. En la franchissant, Mediapart n’a pas seulement failli à son devoir : il a donné l’exemple, inquiétant pour la démocratie, d’un journalisme qui se croit au-dessus des lois. Qui confond quête de vérité et mise à mort politique.
C’est ce naufrage moral qu’il nous faut aujourd’hui dénoncer, non pour défendre un homme politique, fut-il un ancien Président de la république, mais pour rappeler ce que devrait toujours être le rôle du journalisme : chercher, vérifier, établir les faits, sans jamais tricher, tromper ou trahir l’opinion.















