Editorial

Reconnaître la Palestine n’est pas une victoire pour le Hamas !

Atmane Tazaghart
Atmane Tazaghart

On répète, comme un mantra, que reconnaître l’État palestinien reviendrait à offrir une victoire au Hamas. C’est oublier une vérité têtue : c’est justement le refus de reconnaissance qui nourrit l’islamisme, en accréditant l’idée que seule la violence ouvre des perspectives. Dire oui à la Palestine, c’est redonner consistance à la solution à deux États, donc marginaliser ceux qui la refusent. Le Hamas en premier.

La France se retrouve aujourd’hui face à un dilemme qui, en vérité, n’en est pas un : fallait-il reconnaître l’État de Palestine ? Ou persister dans une attente interminable, ponctuée de déclarations compassées, comme si le temps, à force d’érosion, finirait par transformer l’injustice en compromis. Ceux qui s’opposent à cette reconnaissance agitent, avec la régularité d’un métronome, l’argument devenu slogan : cela reviendrait à renforcer, voire à récompenser le Hamas. Mais ce raisonnement ne résiste ni à l’examen de la logique ni à celui des faits.

D’abord, il faut rappeler une évidence que beaucoup feignent d’oublier : le Hamas n’a jamais reconnu la solution à deux États. Sa vision, formulée dans ses textes fondateurs, repose sur une logique d’affrontement permanent qui réfute toute reconnaissance d’Israël. C’est précisément cette impasse doctrinale qui l’a propulsé, dans les esprits comme dans les urnes, en alternative radicale à une Autorité palestinienne qui s’enlisait dans des pourparlers et des concessions sans fin. Croire que différer la reconnaissance de la Palestine affaiblirait le Hamas, c’est comme supposer que la soif se combat en asséchant la source.

Car qu’est-ce que reconnaître l’État de Palestine ? C’est donner consistance et légitimité à la solution des deux États, cette même solution que Paris, Bruxelles, Washington et la communauté internationale ne cessent d’ériger en horizon indépassable. Autrement dit : c’est consacrer un cadre politique qui exclut, de fait, le Hamas. En niant au peuple palestinien la reconnaissance de son État, on ne ferait qu’entériner l’idée, largement diffusée par les islamistes, que la voie diplomatique est morte et que la seule issue passe par la confrontation. Retarder la reconnaissance aurait, donc, renforcé le Hamas et non l’inverse.

L’argument de ceux qui s’opposent à cette reconnaissance n’est pas seulement fragile : il est cynique. Il suppose qu’un peuple entier devrait être l’otage de l’intransigeance d’un mouvement terroriste, comme si l’avenir d’une nation pouvait être confisqué au motif qu’une faction armée s’en réclame. Appliqué à d’autres contextes, ce raisonnement semblerait grotesque : fallait-il renoncer à la reconnaissance de l’Irlande par peur de l’IRA ? Ou celle de l’Afrique du Sud par crainte de renforcer l’aile militaire de l’ANC ? L’Histoire, au contraire, a montré que la reconnaissance des droits légitimes d’un peuple est toujours le meilleur antidote aux absolutismes qui prétendent parler en son nom.

Il faut aussi rappeler que l’obsession autour du Hamas sert souvent de paravent. Derrière l’alibi sécuritaire, ce qui se joue, c’est la volonté de maintenir l’ambiguïté, de différer l’instant où la diplomatie devra assumer le courage de ses principes. Reconnaître la Palestine, c’est rompre avec une fiction commode : celle d’un ‘‘processus de paix’’ qui se réduirait à un chapelet de rencontres, photographies et promesses suspendues. C’est dire à Israël, mais aussi au monde, que la légalité internationale n’est pas une incantation mais un socle.

Et c’est, enfin, rendre justice à une vérité simple : la reconnaissance ne crée pas l’État, elle l’entérine. La Palestine existe déjà dans les esprits, dans les institutions même embryonnaires de l’Autorité palestinienne, dans la résistance quotidienne de millions d’hommes et de femmes qui aspirent à la normalité d’une citoyenneté, plutôt qu’à la survie sous tutelle du Hamas ou de l’occupation israélienne.

En reconnaissant l’État de Palestine devant l’Assemblée générale de l’ONU, le 22 septembre dernier, la France se tenait fidèle à son Histoire et à son rang. Ce geste hautement symbolique n’acte, évidemment, pas la création réelle d’un État palestinien. Mais c’est un acte politique majeur qui arrache la cause palestinienne à l’alternative mortifère entre l’occupation indéfinie et l’islamisme radical.

Oui, reconnaître la Palestine, c’est affaiblir le Hamas tout autant que les suprémacistes israéliens. Parce que cela revient à dire : il existe une autre voie que la guerre totale ou l’illusion d’un retour en arrière vers une occupation qui serait un désastre. C’est redonner de la chair à la diplomatie, du crédit à la solution des deux États, et surtout, de la dignité à un peuple qui n’en peut plus d’être réduit à une variable du terrorisme ou de la sécurité d’autrui.

L’heure n’est plus aux sophismes. Chaque report, chaque hésitation, nourrissent le désespoir et avec lui les extrêmes. Reconnaître l’État de Palestine, ce n’est pas céder à une pression idéologique ou une menace terroriste. C’est, au contraire, reprendre l’initiative politique et faire reculer l’emprise de ceux qui prospèrent dans l’absence de perspectives. Le courage et la lucidité, aujourd’hui, ne consistent pas à différer. Il consiste à dire : oui, la Palestine est un État. Et à l’affirmer haut et fort, non contre Israël, mais au nom de la paix, au nom du droit, au nom de cette universalisme dont la France se réclame et dont on aime tant la voir prononcer le nom.