Nora Bussigny
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Islamisme

Rassemblement des Frères musulmans au Bourget : prédication, victimisation et mobilisation communautariste

Nora Bussigny
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Malgré une tentative d’interdiction du ministère de l’Intérieur, l’islamisme politique a fait son grand retour au Parc des expositions du Bourget. Pour cette foire annuelle des Frères musulmans, la première depuis sept ans, appels à la mobilisation de l’électorat musulman, postures victimaires, dénonciation de la laïcité, promotion du voile et des vêtements islamiques y compris pour les fillettes, ont fait le plein auprès d’un large public.

Depuis 1984, le Parc des Expositions du Bourget, en Seine-Saint-Denis, était le théâtre annuel du plus grand rassemblement frériste d’Europe : la Rencontre Annuelle des Musulmans de France (RAMF), organisée par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), devenue en 2017 Musulmans de France (MF), la branche hexagonale des Frères musulmans. Pendant plus de trente-cinq ans, cet événement emblématique des réseaux liés aux Frères musulmans en France incarnait une forme d’islamisme politique assumé : un mélange de ferveur religieuse, de commerce halal, de débats idéologiques et d’appels à la mobilisation communautaire. Chaque printemps, jusqu’à 170 000 personnes (un record atteint durant l’année 2013) déferlaient sur les halls immenses pour assister à des conférences, des prières collectives, des ateliers éducatifs et un vaste salon commercial où l’on vendait jilbabs, livres de prédicateurs et produits islamiques. Des figures centrales de l’islamisme européen, comme Tariq Ramadan, y avaient leurs ronds de serviettes, attirant une jeunesse en quête d’identité. L’UOIF, considérée comme la branche française historique des Frères musulmans, y promouvait une vision structurée de l’islam : engagement citoyen, mais aussi affirmation d’une identité musulmane distincte, avec des discours récurrents sur les appels au vote, la posture victimaire et une critique de la laïcité perçue comme oppressive.

Jusqu’à la dernière en 2019, chaque édition se déroulait sans interruption majeure, malgré les polémiques très nombreuses. L’événement se voulait à la fois comme une foire spirituelle et une tribune politique : on y dénonçait l’islamophobie, on y appelait au vote musulman, on y tissait des liens européens grâce aux musulmans venus de toute l’Europe.

Les 3, 4 et 5 avril derniers, la reprise du raout du Bourget signe donc un retour fracassant. Sur place, alors que l’on patiente pour entrer, l’air vibre d’une ferveur retrouvée. Malgré une reprise timide le premier jour, l’évènement a reçu 40 000 participants selon les organisateurs.

Un événement qui a failli ne jamais voir le jour. Jusqu’à la dernière minute, le doute planait. Le 1er avril, la préfecture de police de Paris, sur ordre du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, a interdit le rassemblement, invoquant un « important risque terroriste à l’égard de la communauté musulmane », des menaces de contre-manifestations et un contexte international tendu. Quelques heures seulement avant l’ouverture, le tribunal administratif de Paris a suspendu l’interdiction. Les juges ont estimé que les risques invoqués n’étaient pas suffisamment établis. Un coup de théâtre qui a offert à l’événement un retentissement inespéré – un véritable « effet Streisand ».

Le lendemain, samedi 4 avril, les files d’attente s’allongent. Dans les allées, l’ambiance est à la fois festive et militante : stands de vêtements islamiques (jilbabs pour petites filles inclus), livres religieux dont certains sont ouvertement anti-homosexuels, on retrouve même un mémorial dédié aux victimes du « génocide » à Gaza, ainsi que des collectes de dons. Des ONG se succèdent pour récolter des fonds, tandis que des conférences sur la « flottille de la liberté » ou « 15 jours dans l’enfer de Gaza » attirent les plus jeunes visiteurs. L’évènement a pu compter sur l’aide de nombreux créateurs de contenus sur les réseaux sociaux, chacun incitant via leurs « stories Instagram » à venir les rencontrer lors du Congrès.

Mobiliser pour la présidentielle de 2027

L’enjeu de cette reprise était clairement affiché lors des tables rondes : la nécessité de mobiliser un électorat communautariste lors des prochaines élections. La salle se remplissait pour le débat intitulé « Loi séparatisme : L’État de droit en danger ? ». Casques connectés en main – dispositif destiné à éviter tout enregistrement intempestif –, les participants pouvaient écouter Bernard Godard (ancien consultant du ministère de l’Intérieur sur l’islam), Maître Sefen Guez Guez (avocat de l’ex-CCIF) et Éric Dufour (chef d’établissement du lycée musulman Averroès à Lille). Tous dressaient un bilan amer du discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux en 2020. Dissolutions d’associations, perquisitions « traumatisantes » et nouveau projet de loi en préparation. « Il y a un agenda politique » a martelé Bernard Godard, étrangement complaisant avec ses interlocuteurs islamistes. Dufour, dont l’établissement a retrouvé son contrat d’association avec l’État en 2025, insiste de son côté : « Il faudra peut-être attendre 2027 pour que le voile ne pose plus problème. On est dans une démocratie, usons du bulletin de vote ! »

L’après-midi, c’est au tour du sociologue Raphaël Liogier de faire son grand retour. Déchaîné, il harangue la foule : « Je pense que les musulmans sont trop timides ! Il faut descendre dans la rue massivement !» Appelant à une « convergence des luttes » et à une réaction unifiée, il est approuvé par Feïza Ben Mohamed, ex-figure du CCIF devenue journaliste pour l’agence de presse Anadolu (proche du gouvernement turc) qui confesse regretter l’absence de mobilisation et l’« absence d’un clergé en Islam », comparant la représentativité musulmane à celle, supposée bien plus forte du CRIF et de « certains rabbins ».

François Burgat, compagnon de route historique des Frères musulmans, habitué de longue date du rassemblement du Bourget, ironise : « Vous êtes tous et toutes fréristes et moi je suis islamogauchiste ! » Interrogé sur les accusations d’« entrisme » après le rapport ministériel de 2025, il en a profité pour dévier vers La France Insoumise : « J’aime bien LFI, ils sauvent l’honneur. » Saluant l’élection du maire insoumis à Saint-Denis, François Burgat appelle les spectateurs à « s’investir localement ».

L’ombre de Tariq Ramadan

Cette année, l’absence de grandes têtes d’affiche était particulièrement remarquée. Le nom qui revenait le plus souvent dans les conversations était évidemment celui de Tariq Ramadan petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna. L’absence du prédicateur suisse, figure emblématique des éditions passées du Bourget, trouble les participants. Quelques semaines plus tôt, le 25 mars 2026, il avait été condamné par la cour criminelle de Paris à 18 ans de réclusion criminelle pour viols et viol aggravé sur trois femmes.

Sur place, son évocation, tout comme celle d’Hassen Iquioussen, reste prudente mais récurrente. Feïza Ben Mohamed déplore, sans le nommer explicitement, le manque de figures de proue musulmanes « éteintes » parce que trop douées dans les médias mainstream. Un spectateur a même évoqué au micro « un dossier totalement vide de plaignantes qui auraient imaginé des histoires », sans être contredit. Maître Sefen Guez Guez, avocat star des milieux fréristes, a été plus évasif : « Il y a une justice, il a la possibilité de faire opposition au jugement, on verra ce qui en ressortira. »

Une stratégie européenne et générationnelle

L’événement s’est poursuivi avec des conférences sur l’IA, la spiritualité et des ateliers familiaux. Makhlouf Mamèche, président de Musulmans de France, et Abdallah Ben Mansour (ancien dirigeant de l’UOIF et président du Conseil des musulmans européens à Bruxelles) ont de leur côté scellé l’avenir du congrès dans des prises de parole pour le moins transparentes. Ben Mansour a annoncé officiellement la reconduction du rassemblement en 2027, avec une ambition nouvelle : une portée européenne grâce aux réseaux fréristes du Conseil des Musulmans Européens, fondé par les Frères Musulmans, dont il est le président.

Derrière les appels au vote et les stands militants, les organisateurs visent clairement la jeunesse et une implantation durable. L’« effet Streisand » a, à ce titre, transformé une menace d’interdiction en un succès populaire. Dans un contexte de tensions persistantes autour du séparatisme, de la cause palestinienne et des affaires judiciaires qui ont marqué la communauté, le Congrès du Bourget signe non seulement un retour, mais un repositionnement assumé : celui d’une mouvance islamiste déterminée à se mobiliser, à la fois dans les urnes, dans la rue et sur la scène européenne. Le message est clair : après six ans de silence forcé, les Frères musulmans sont de retour, et ils comptent bien peser sur la vie politique française.