Officier supérieur des Troupes de marine, Raphaël Chauvancy est chargé de cours à l’École de Guerre Économique. Expert des conflits modernes, spécialiste de l’influence stratégique, il a publié en février dernier ‘‘Vaincre sans Violence. Manuel d’influence et de guerre de l’information’’ (éditions VA). Il y détaille les stratégies d’influence utilisées par les États hostiles pour « manipuler les perceptions » et « remodeler les réalités », dans un monde en profonde mutation. Entretien.
– Comment définissez-vous l’Influence ?
– Raphaël Chauvancy : L’Influence consiste à ‘‘influencer’’ de manière indirecte et durable les décisions d’un acteur, ou le cours des évènements. On parle de « l’arc des interactions ». L’influence ne consiste pas à réagir aux actions de l’adversaire, mais à conditionner un environnement sur le plan stratégique et opérer sur les perceptions de la cible sur le plan tactique, le but étant de l’amener à agir mécaniquement dans le sens souhaité, sans utiliser la force et la coercition. L’initiateur d’une opération d’influence est un architecte du changement, qui canalise des forces, structure l’inconscient et remodèle les sociétés dans les domaines qui l’intéresse. L’influence est en réalité l’autre nom de la planification environnementale et de la mise en récit d’une situation, qui conduit à des effets pratiques. Pour atteindre son but, elle remodèle les structures cognitives et sociales. Influencer, c’est choisir le plateau du jeu stratégique et définir les règles selon ses intérêts. Il ne faut toutefois pas oublier que l’influence est distincte de la guerre de l’information, qui désigne l’ensemble des actions informationnelles offensive destinées à fausser les capacités d’analyses, paralyser les capacités décisionnelles et disloquer la cohésion interne ainsi que la légitimité de la cible, tout en sécurisant les siennes.
– Qu’est-ce que « la guerre par le milieu social », appelée « GMS », évoquée dans votre ouvrage ?
– Les composantes de la GMS sont d’une part l’influence et d’autre part, la guerre de l’information. La GMS est en réalité une version aboutie de ce que George Kennan appelait, dans une note déclassifiée de la CIA de 1948, le « political Warfare ». Au cours de l’Histoire, la guerre a d’abord opposé des forces armées. Ensuite, avec l’avènement des guerres révolutionnaires et subversives et des conflits coloniaux, on a vu les conflits se déplacer au sein même des populations, donc dans le milieu social. Aujourd’hui, alors que nous sommes parvenus à « l’ère des masses », on voit apparaitre la guerre par le milieu social, au sens de l’ensemble des structures sociales et cognitives qui permettent à un groupe donné de poursuivre une stratégie propre. Multi-domaine, cette guerre ne connait aucune limite géographique et temporelle. C’est une sorte d’architecture stratégique, intégrée, qui emploie tous les moyens pour modeler à son avantage les structures matérielles et immatérielles de ses compétiteurs. Il est important de comprendre que la GMS n’agit pas sur les forces de l’adversaire, mais sur ses mécanismes et la nature de la cible. Elle ne va pas répondre à un acte hostile, mais chercher à en bloquer l’expression, voire la conception.
– Quelles sont les phases essentielles d’une opération d’influence réussie ?
– Une opération d’influence suit un cycle, avec un objectif défini. Les composantes de ce cycle sont au nombre de quatre et doivent être appréhendées de façon globale et intégrée. Elles passent d’abord par la cartographie des acteurs et de leur environnement. Celle-ci peut être sociale, cognitive, ou encore intellectuelle. Il peut y avoir une cartographie des croyances et des intérêts entre acteurs. Car il faut bien comprendre qu’une société peut être cartographiée comme un paysage. Elle a ainsi ses propres reliefs, ses climats et autant de particularités qu’il faut connaitre pour agir. La deuxième phase consiste à donner une impulsion. Pour cela, on va créer un réseau avec des acteurs qui semblent être les plus favorables à notre action, puis on va toucher des acteurs neutres. Ensuite, on crée une dynamique et on lance des actions communes. Dès lors, il est important d’instaurer un narratif pour concevoir cette phase d’influence qui doit être intégrée par l’ensemble des acteurs. Enfin, la dernière étape, c’est ‘‘l’équilibrage’’ pour transformer ce qui était à l’origine un plan volontariste ou une relation contractuelle en un écosystème pérenne, voire une forme d’harmonie voulue par la cible elle-même. Pourquoi ? Parce qu’elle va juger que toute remise en cause sera plus coûteuse que son maintien. En ce sens, l’influence est une forme de puissance par la dépossession. C’est-à-dire que l’émetteur d’une telle opération ne cherche pas à dominer sa cible, mais à se rendre indispensable et utile. Il cherche à entretenir une relation équilibrée pour que sa cible y trouve son compte.
– Quels rôles l’art et la culture peuvent-ils jouer dans la guerre d’influence ?
– Les guerres d’influence sont des guerres de séduction. Ce sont aussi des guerres culturelles qui permettent à un État de redéfinir une relation selon ses normes propres et ses références morales, en fixant les critères d’analyses qui seront utilisés par la cible. En ce sens, la culture et l’esthétique s’alignent sur une certaine vision du monde. C’est ainsi que pendant la guerre froide, les États-Unis ont orchestré l’ascension de New York comme capitale artistique et intellectuelle, au détriment de Paris. Leurs objectifs étaient de mieux exporter leur modèle et de renforcer leur puissance.
Aujourd’hui, la France produit ainsi majoritairement des œuvres qui dérivent des productions venues d’outre-Atlantique. En laissant se dégrader l’exception française, elle a perdu une part de ses capacités à incarner un modèle démocratique alternatif, voire concurrent à celui des USA. La guerre culturelle, même entre alliés, a donc un impact important. Durant la guerre froide, la CIA a contribué, de la même manière, à instrumentaliser l’essor de l’art abstrait. Elle voulait ringardiser et ridiculiser le réalisme soviétique. Ainsi, la perception d’un art ringard donnait le sentiment d’une société et d’un modèle dépassés en URSS. L’art et la culture sont désormais intégrés dans la stratégie d’accroissement de la puissance des nations. La Chine a multiplié les instituts Confucius, qui sont extrêmement actifs, la Turquie inonde quant à elle le monde musulman avec des séries télévisées, quand la Corée du Sud s’est imposée telle une puissance rayonnant grâce à sa K-pop.
– Quels rôles les services secrets russes et iraniens ont-ils joué dans l’importation des conflits russo-ukrainien et israélo-palestinien sur notre territoire ?
– Les guerres de l’information ont pour but, non pas de détruire l’adversaire, mais de provoquer sa dislocation intérieure. Les opérateurs de ces puissances hostiles ont cherché à superposer les confits dans lesquels ils sont engagés, aux fractures françaises. Ils ont ainsi poussé l’opinion à opérer une sorte de transfert. Car la plupart de nos compatriotes n’ont aucune connaissance des causes et des enjeux de ces conflits qui auraient dû les laisser plus ou moins indifférents. Cette manière de déplacer des conflits pour en masquer les véritables tenants et aboutissants finit par cristalliser les frustrations d’une partie de la population. Quand on voit la virulence de certaines positions, on ne les comprend que lorsqu’on les ramène à ce qu’elles cachent, c’est-à-dire une forme de guerre civile par procuration, de clivages ethniques ou sociaux exacerbés. C’est révélateur d’une fragilité sans précédent de la société française, dont la dislocation fait désormais partie des hypothèses crédibles. Les ‘‘opérateurs’’ étrangers alimentent ces fractures. Ces projections de nos divisions intérieures rendent l’inacceptable acceptable. En France, des minorités régionales constituent des leviers naturels pour nos compétiteurs qui vont tenter de transformer des revendications qui s’expriment dans le cadre naturel du débat démocratique, en une forme de sécession militante du corps national, pour provoquer son effondrement intérieur. Il est difficile d’interdire des opérations qui sont par définition cachées. Même si l’on peut prendre quelques mesures conservatoires, ces actions ne sont pas forcément illégales. Cela pose donc une question : Pouvons-nous remettre en cause ce que nous sommes, à savoir une société ouverte et libre, parce que nous sommes attaqués par des puissances hostiles ? Très concrètement, il y a quand même des mesures juridiques qui existent. Des influenceurs au service de puissances étrangères sont désormais ciblés. Nos concitoyens commencent à prendre conscience de ces guerres d’influence, même s’ils sont trop peu nombreux. Il faut renforcer notre cohésion, éduquer nos concitoyens à ce qu’est la GMS, mais aussi oser se montrer offensif et dynamique. Car dans les guerres d’influence et de l’information, il y a toujours une prime à l’attaquant.
– Vous rappelez que la Suède s’est dotée d’une « Psychological defense Agency », dont la mission est de contrer la désinformation. Comment fonctionne une telle structure ? Et en quoi la France pourrait-elle s’en inspirer pour mieux se défendre ?
– La Suède a réactualisé le principe de défense totale qui datait de la guerre froide. Cela consiste à organiser la résistance psychologique de la population et sa résilience morale contre les données subversives. Elle part du principe que chaque habitant du pays doit se préparer et que le centre de gravité de sa propre sécurité réside dans la volonté de résistance et la cohésion de la nation plus encore que dans les infrastructures matérielles. Dès lors, la guerre par le milieu social devient le problème de chaque citoyen, qui exerce ainsi sa responsabilité individuelle pour défendre un modèle et des intérêts politiques communs. En France, ce modèle n’existe pas, mais nous avons tout intérêt à le transposer et l’adapter…















