Quels repreneurs pour les mosquées dont l’Arabie saoudite cherche à se séparer en Occident ?



Sous l’impulsion du nouveau patron de Ligue islamique mondiale, Mohammed Bin Abdulkarim Al-Issa, un proche du prince héritier, Mohammed Bin Salman, l’Arabie saoudite a annoncé, en janvier, qu’elle allait se séparer des mosquées qu’elle contrôle en Occident et qui ont longtemps servi à la propagation de l’idéologie wahhabite. Mais cinq mois plus tard, Riyad n’a pas trouvé de repreneurs. Et ce désengagement saoudien fait craindre une prise de contrôle de ces mosquées par des acteurs plus radicaux encore. Les mosquées en questions sont convoitées par certains États peu recommandables, comme la Turquie d’Erdogan, et par des groupes non étatiques, comme les Frères musulmans ou les mouvements salafistes.

Par Ian Hamel, à Genève

Le 19 janvier dernier, le Saoudien Mohammed Bin Abdulkarim Al-Issa, de passage sur les bords du lac Léman, déclare dans Le Matin dimanche, un journal dominical, édité à Lausanne, que la Ligue islamique mondiale (LIM), le bras religieux du royaume, se désengage de la grande mosquée de Genève. Et que les mêmes dispositions seront prises en Occident. L’Arabie saoudite n’assurera plus le financement et la gestion des lieux de culte. « Partout, il y aura un conseil d’administration local, mis en place en coordination avec les autorités nationales. Notamment pour des raisons de sécurité », affirme l’ancien ministre saoudien de la justice, proche du prince héritier Mohammed Bin Salman.

Le choix de Genève n’est pas innocent. C’est là que s’installe en 1958 Saïd Ramadan, le gendre d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, avec la bénédiction de l’Arabie saoudite. Il y ouvre en 1961 le Centre islamique de Genève (CIG), dans le quartier des Eaux-Vives. L’année suivante, Saïd Ramadan, porte-parole de la Confrérie en Europe, participe à la création de la Ligue islamique mondiale (Rabitat al-Alam el-Islami) à La Mecque en 1962. Mais dans les années 70, pour des raisons obscures, la rupture est consommée entre la Ligue islamique mondiale et Saïd Ramadan. Non seulement les Saoudiens lui coupent les vivres, mais ils créent un lieu de culte concurrent, au Petit-Saconnex, dans le quartier des organisations internationales et du siège européen de l’ONU. Une grande mosquée en marbre blanc, inaugurée avec faste en 1978 par le roi Khaled Bin Abdelaziz, en présence du président de la Confédération. Un prestigieux édifice, doté d’importants moyens financiers, qui n’a cessé de marginaliser le Centre islamique de Genève, aujourd’hui dirigé par Hani Ramadan, l’un des fils de Saïd Ramadan.

Mohammad Bin Abdulkarim Al-Issa, élu en 2016 secrétaire général de la LIM, a également pris la tête de la Fondation culturelle islamique de Genève, qui gère la grande mosquée. Un an plus tard, lors de sa rencontre avec le pape François, l’ancien ministre saoudien de la Justice annonce que le « vrai message de l’islam dans le monde est un message de paix, d’amour et de respect, et notamment le respect, par les musulmans, des lois et des institutions des pays et des territoires où ils vivent ». A Genève, il fait aussitôt le ménage, limogeant le directeur de la grande mosquée et licenciant deux imams et le responsable de la sécurité, qui étaient fichés « S » en France. « Il est temps de confier la mosquée de Genève à un conseil d’administration suisse, représentatif, avec un président élu », annonce le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale. Il évoque une consultation des musulmans locaux « avec l’aide des autorités helvétiques », ajoutant que pour des raisons de sécurité « il faut veiller à ce que les mosquées soient placées entre des mains sures, évidemment. Ensuite, nous n’interviendrons plus ».

L’annonce de ce désengagement brutal a fait l’effet d’une bombe. Mais le soufflé est très vite retombé. Surtout avec l’épidémie de coronavirus et le confinement. Comment les musulmans pourraient-ils du jour au lendemain prendre en charge financièrement des lieux de culte souvent prestigieux ? La grande mosquée de Genève salarie 17 personnes. Ce n’est pas seulement un lieu de prière. Elle possède une bibliothèque, une école, une salle de sport, une morgue.

Et comment empêcher que d’autres pays ou des courants radicaux tentent de prendre le contrôle de toutes ces mosquées ? Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, a rapidement réagi, confiant dans la presse helvétique : « Plusieurs États ont des vues sur la mosquée, suivent son évolution, comme le Maroc, la Turquie, la Bosnie. Si le retrait de la LIM revenait à offrir un cadeau à un autre État, ce serait un cadeau empoisonné ».

Les problèmes de financement ne sont pas propres à Genève, ils se posent de manière identique dans les autres mosquées en Europe, à Bruxelles, à Copenhague, à Madrid, à Mantes-la-Jolie, à Sarajevo. Quant à la France, pays laïc, elle n’a tout simplement pas le pouvoir d’intervenir dans la constitution d’un conseil d’administration susceptible de prendre le relais de la Ligue islamique mondiale dans mes mosquée que la Ligue contrôlait jusque-là.

Depuis l’annonce faute en janvier, Mohammad Bin Abdulkarim Al-Issa a lui-même reconnu qu’il n’avait pas trouvé de repreneurs. Mais qu’il ne reviendrait pas sur sa décision : l’Arabie saoudite compte toujours se désengager. Encore faut-il savoir comment.