Commandé par l’Elysée, lors d’un Conseil de défense spécial qui s’est tenu en janvier 2024, un rapport sur l’entrisme des Frères musulmans en France a été élaboré par les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères. Sous l’égide du diplomate Pascal Gouyette et du préfet François Courtade, un groupe de hauts fonctionnaires, missionné en avril 2024, s’est rendu dans 4 pays européens et 10 départements français, a auditionné plus de 200 personnes (services de renseignement, responsables de culte, chercheurs, élus, diplomates…), avant de remettre aux autorités, en juillet 2024, un rapport qui « met en évidence une menace grave, marquée par un double discours qui conjugue : entre soi, dissimulation et respect apparent des règles dans l’objectif de substituer à la communauté nationale de nouvelles formes d’allégeances en rupture avec la tradition républicaine », selon le ministère de l’Intérieur.
10 mois plus tard, le gouvernement – à qui le Président Macron a demandé de formuler « des propositions à la hauteur de la gravité des faits » – a décidé de rendre publique une ‘‘version expurgée’’ (afin de protéger les sources, comme il est d’usage lors de la levée du ‘‘Secret Défense’’ de tout document) de ce rapport qualifié d’« accablant » par le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau.
Extraits :
La confrérie des Frères musulmans repose dans ses différents pays d’implantation sur des cercles concentriques dont le centre est constitué d’un « cercle restreint » de militants assermentés. Cette organisation est hautement probable en France, puisqu’elle existe partout ailleurs en Europe. Elle ne compterait que quelques centaines de membres. La mouvance « frériste », entendue plus largement, recouvre tous ceux qui, en contact ou inspirés par ce « cercle restreint », en adoptent les modes d’action, avec des visées variables : réislamisation, séparatisme ou parfois subversion.
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Installées en Europe depuis les années 1950, les organisations liées ou affiliées à la mouvance ont vu en l’Europe un « poumon », alors qu’elles étaient réprimées dans leur région d’origine.
A rebours de leur stratégie au Moyen-Orient où ils ont investi le jeu électoral en constituant des formations politiques, les Frères musulmans ont privilégié en Europe une stratégie d’influence, voire d’entrisme, à l’appui d’une idéologie adaptée et d’une méthode projetée sur le temps long.
S’ils ont constitué à l’échelle européenne un ensemble de structures chapeautant des sections nationales, à l’image de la structure d’origine de la confrérie, les Frères musulmans ont procédé dans chaque pays à l’inculturation de leurs organisations, qui bénéficient d’une implantation durable, notamment en Belgique, Allemagne, Autriche et au Royaume-Uni.
Un réseau d’organisations structuré à l’échelle européenne, notamment pour le lobbying
Le Conseil des musulmans européens (CEM), clé de voute de la structuration européenne
La mouvance a développé un réseau d’institutions paneuropéennes majoritairement implantées en Belgique, près des institutions communautaires, dont le Conseil des Musulmans européens (CEM) est l’organisation faîtière. Basé à Bruxelles depuis 2007 (après l’avoir été au Royaume-Uni), le CEM se réunit régulièrement à Istanbul où la Turquie lui accorde des facilités, dans le cadre d’un accord avec la Diyanet.
Créé en 1989 sous le nom de Fédération des organisations islamiques d’Europe (FOIE) avant d’être rebaptisé en 2020, le CEM est l’organisation la plus marquée par le cercle restreint de la mouvance, qui coordonne et met en œuvre la stratégie d’influence des Frères musulmans envers les institutions et les pays européens. Il constitue, à cet égard, la plus importante des organisations créées par la confrérie en Europe. Son affiliation à l’OIFM [Organisation internationale des Frères musulmans], systématiquement niée et masquée par ses cadres dirigeants, est documentée par une série d’éléments concordants.
L’affiliation du CEM à l’Organisation internationale des Frères musulmans
Si aucun membre du CEM ne revendique son appartenance aux Frères musulmans, un faisceau d’indices permet néanmoins d’identifier un continuum idéologique et structurel entre le CEM et l’OIFM (références intellectuelles à la pensée frériste, présence de cadres européens dans les deux structures, participations de l’OIFM aux réunions du CEM, réunions conjointes organisées en Turquie).
Plusieurs cadres occupent des positions croisées au sein des deux organisations : ainsi, Abdallah BEN MANSOUR représente la région européenne au sein de la Choura de l’OIFM, Ahmed AL RAWI est membre des chouras des deux organisations, Mahmoud AL IBYARI, membre du bureau de la guidance et du conseil de la choura de l’OIFM, détient des responsabilités au sein du comité d’administration du CEM. Helmy ALUALLAR, le chef du bureau politique de Salah ABDELHAQ, nouveau guide général par intérim de l’OIFM, participe aux assemblées générales du CEM à Istanbul.
La nécessité de dissocier opportunément le CEM de l’OIFM a été débattue et a fait, il y a plusieurs années, l’objet d’un accord entre les dirigeants du CEM et de l’OIFM.
Si cette décision obéit manifestement à un objectif de dissimulation, il convient toutefois de préciser que la branche égyptienne de la confrérie a tenté de coordonner les branches nationales de la mouvance en instituant une « Organisation internationale des Frères musulmans », sous forme de structure formelle, à l’image de ce que le Komintern a pu être pour les mouvements marxistes. Ces efforts ont notamment été menés en Allemagne dans les années 1980. La structure créée devait être dominée par les membres Egyptiens de la confrérie et permettre de coordonner les actions des branches nationales.
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L’organisation [CEM] est formellement dirigée par le franco-tunisien Abdallah BEN MANSOUR (président de l’Assemblée générale, ancien président et fondateur de l’UOIF) et le franco-tunisien Samir FALAH, qui réside en Allemagne.
Dotée selon A. BEN MANSOUR d’un budget de 300k€ (dont 10% de dons), le CEM semble constituer un pivot du financement des fédérations musulmanes, grâce notamment aux activités de son trésorier, le germano-égyptien Ibrahim AL ZAYAT, qui préside le Conseil de la Choura du CEM (instance collégiale chargée de la stratégie), Il est par ailleurs l’un des trésoriers du Milli Gorus.
Le CEM rassemble 28 associations de pays européens membres et non membres de l’UE, qui sont les organisations fréristes les plus importantes dans leur pays respectif. Le président du CEM indique que, soucieux des contextes nationaux, il a validé le principe de l’adhésion de Musulmans de France (branche française de la mouvance) à la charte des principes pour l’islam de France, contre l’avis de l’Assemblée générale. Son positionnement vis-à-vis des mouvances nationales relèverait plutôt du commandement direct que de la coordination entre pairs. L’objectif qui unit la branche européenne et les associations nationales est celui de s’auto-protéger, dans un contexte où la confrérie et ses émanations font l’objet d’une attention accrue de la part des pouvoirs publics.
Le président du CEM affirme que l’organisation vise à former les cadres dirigeants des associations adhérentes via des conférences de ‘médiation culturelle’, à coordonner les organisations adhérentes pour harmoniser les positions sur des questions religieuses, telles que le calendrier du Ramadan (calcul astronomique), les horaires de prières ou encore la stabilité des associations face à l’arrivée massive des migrants. Le CEM travaille également, selon lui, sur un programme d’enseignement de l’islam (la version en arabe et en anglais est disponible – pas encore en français).
Succédant à Samir FALAH en 2022, Abdallah BEN MANSOUR s’est fait élire sur un programme reposant sur un triptyque : l’éducation, la stabilité financière et les relations publiques. Il estime que la priorité est de revaloriser l’image des musulmans dans l’opinion publique.
Le CEM assure également un Curriculum au profit des membres du premier et du second cercle de la confrérie en Europe, axé sur la pensée d’Hassan AL BANNA. Ce cursus a pour objectif d’inculquer les vingt principes du fondateur de la confrérie et de faire œuvre de socialisation entre les Frères au niveau européen : les futurs dirigeants de la mouvance y seraient formés à l’exercice du double discours et aux fondamentaux de la respectabilité (notamment à éviter les propos extrémistes et radicaux). Contrairement au contenu des stratégies pluriannuelles, les supports du Curriculum contiennent des références antisémites et des appels au rejet de l’école publique.
Déployées par les organisations nationales, les orientations du CEM sont relayées et soutenues à l’échelle européenne par des organisations satellites dont il coordonne l’activité :
– le Conseil européen de la fatwa et de la recherche (CEFR), chargé d’établir des jurisprudences visant à concilier la vie islamique et la vie en Europe : le CEFR compte aujourd’hui 23 membres, dont 3 cadres religieux de Musulmans de France : Ahmed JABALLAH, vice-président. Larbi BECHERI et Ounis GUERGUA, en responsabilité respectivement dans les IESH de la Nièvre et de Saint-Denis.
– Le Forum des organisations européennes de jeunesse musulmanes (FEMYSO), considéré comme la « branche jeunesse » du CEM, fait office de structure de formation des cadres a haut potentiel de la mouvance, dans lequel les militants français sont très actifs.
– Les Instituts européens des sciences humaines (IESH), principales institutions d’enseignement supérieur privé de la mouvance en Europe : deux des sept instituts en activité sont en France.
– Europe Trust, enregistré au Royaume-Uni, est le bras financier de la mouvance en Europe, qui permet de soutenir les activités du CEM sur le continent. Europe Trust et la FOlE [ancêtre du CEM] partageaient la même adresse postale et le même numéro de contact téléphonique quand cette dernière était domiciliée à Londres. L’Europe Trust est également mentionné dans la littérature précoce du CEM, avant qu’elle ne soit épurée. Parmi les anciens directeurs de l’Europe Trust figurent Ibrahim EL ZAYAT (2005-2014). Fouad ALAOUI et Ahmed JABALLAH. Le fonds mène des activités financières immobilières lucratives, dans un contexte de tarissement des flux financiers du Golfe. Il dispose de 20 millions de livres sterling de biens immobiliers et se présente comme une organisation caritative dans les pays où elle possède des biens, afin d’y bénéficier de régimes fiscaux avantageux. La banque allemande KT Bank AG, filiale de la Kuveyt Türk Bank sise à Istanbul, a ainsi fermé les comptes d’Europe Trust en 2024 dans un contexte de vigilance accrue des autorités de régulation financière allemandes vis-à-vis des liens éventuels entre des clients de banques allemandes avec des organisations terroristes.
– Islamic Relief Worldwide est une organisation humanitaire fondée en 1984 par Hany EL BANNA et Essam AL HADDAD. Le Secours islamique en France en fut la branche française avant de s’émanciper.
– Le Conseil européen des imams (CEI), dédié à l’organisation d’évènements publics et spécialisé dans la formation des imams et la prédication, est présidé par le tunisien Kamel AMARA. Cette organisation, de création récente, est particulièrement active dans le développement des liens de la confrérie avec les Balkans. Il diffuse les orientations dogmatiques du CEFR, coordonne les mosquées qui lui sont affiliées, notamment en France.
– la structuration d’un réseau de femmes a par ailleurs été engagée au sein du European Forum of Muslim Women (EFOMW) organisé en 2012 à Bruxelles (dissous en 2023) et dont la directrice était Noura BEN HAMOUDA JABALLAH, l’épouse d’Ahmed JABALLAH : des membres telles que Sayyida OUNISSI, ancienne ministre de l’emploi d’ENNAHDHA en Tunisie, ou Yousra KHERIJI, la fille de Rachid GHANNOUCHI, font partie de ce réseau qui se propose de lutter fermement contre l’« islamophobie », notamment.
Une stratégie d’entrisme des institutions européennes
Grace à ce réseau d’organisations, la mouvance est progressivement devenue, par le biais de ses différents satellites, un interlocuteur régulier de nombreuses institutions européennes auprès desquelles elle déploie une importante activité de lobbying. Le FEMYSO figure ainsi au registre de transparence de l’Union européenne. Le CEM a pour volonté au long cours d’influencer les institutions européennes, à travers une vision singulière de la liberté religieuse faite de dénonciation de « l’islamophobie », de revendication de la pénalisation du blasphème, ou encore de déploiement du halal. Karim CHEMLAL, responsable des relations publiques avec les institutions européennes au sein du CEM, avait ainsi publiquement déclaré en 2019 avoir participé à des réunions sur l’abattage rituel sous l’égide de la Commission européenne. Il appelait également à influer sur la politique européenne à travers le vote musulman et à créer une structure de réflexion oeuvrant en amont du processus décisionnel de la Commission pour mieux l’influencer.
Le Parlement européen et ses députés sont particulièrement ciblés. Le FEMYSO cherche à s’y présenter comme un acteur modéré, doté d’une expertise reconnue sur l’islamophobie et les libertés religieuses. L’organisation de jeunesse de la mouvance promeut auprès des députés une évolution de la liberté de religion impliquant notamment un durcissement de la législation sur le blasphème.
En matière de politique extérieure, le FEMYSO se concentre sur la question palestinienne et sur la gestion des flux migratoires. Il s’est par exemple opposé à la nomination d’un commissaire européen aux valeurs européennes, en charge des migrations.
Au-delà du lobbying, la mouvance organise également par le biais du FEMYSO des conférences et des formations. La commissaire à l’Egalité, Helena DALLI, s’est rendue à au moins deux évènements organisés par le FEMYSO. Le Service Européen pour l’Action Extérieure a quant à lui bénéficié de formations données par des soutiens de la mouvance, comme Sondos ASEM, ancienne conseillère de Mohammed MORSI. Le FEMYSO est également actif par le biais de rapports et déclarations publiques.
Les institutions européennes sont également une source majeure de financement pour la mouvance. Islamic Relief Worldwide et sa branche allemande ont ainsi bénéficie d’1,2 M€ de financements européens sur les seules années 2018 et 2019.
En France, le ministère de l’enseignement supérieur indique accorder désormais une attention particulière aux financements drainés à l’échelle européenne et aux mobilités universitaires, opérés en France par l’agence Erasmus+ France/Education Formation (2,2 Mds€ entre 2021-2027 et 138 000 étudiants par an). Il est confronté depuis deux ans à une augmentation des alertes liées au financement de projets contraires aux valeurs républicaines et relevant de l’islamisme radical.














