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Algérie : La polygamie 2.0 de Rachid le ‘‘Skik-deux’’ !



Martine Gozlan (*)

Sur la photo, l’homme pose entre ses deux épouses aux visages masqués par un coeur rose, pudeur oblige. Il les a épousées le même jour et s’appelle Rachid. C’est un ‘‘Skikdi’’, un habitant de Skikda, ce qui lui vaut sur les réseaux sociaux le sobriquet de ‘‘Skik-deux’’, nouvelle preuve que les Algériens peuvent tout perdre, sauf le sens de l’humour ! Le faire-part de mariage est orné du verset coranique qui justifie la diversité matrimoniale : « Il est permis d’épouser deux, trois ou quatre, parmi les femmes qui vous plaisent, mais, si vous craignez de n’être pas justes avec celles-ci, alors une seule, ou des esclaves que vous possédez »

Imene et Hanene, les deux heureuses élues par Rachid, amies de longue date, nageraient dans le bonheur, ce qui ne fut pas exactement le cas dans le harem de Mahomet, lequel avait du mal à faire régner la concorde entre ses multiples moitiés. Du reste, le prophète de l’Islam ne les avait pas épousées le même jour, chacune arrivant à son heure, au gré des passions et des alliances politiques. Rachid, dit ‘‘Skik-deux’’, innove donc de façon spectaculaire. À l’heure du vivre-ensemble, il ‘‘déconstruit’’ audacieusement la polygamie, si on peut se permettre d’emprunter cette expression à l’irascible Sandrine Rousseau qui n’y verrait sûrement que du mieux, l’affaire se déroulant dans une culture dont elle répugne à juger les mœurs. Et comme il se murmure que les deux mariées s’aimaient depuis longtemps d’amour tendre, tout est bien qui commence bien dans le meilleur des mondes coraniques !

Cette histoire édifiante défraie la chronique, on s’en doute, dans un pays où l’ennui est aussi dense que la brume épaisse de la glaciation socio-politique. Elle raconte l’Algérie avec plus d’acuité et de profondeur que les caméras convoquées pour le récent voyage d’Emmanuel Macron. Il n’y a tout de même pas que la relation entre Alger et Paris dans la vie des citoyens de l’autre côté de la Grande Bleue ! Il y a surtout, jour après jour, nuit après nuit partagée pour l’heureux ‘‘Skik-deux’’, la vie des Algériens et des Algériennes les uns et les unes avec les autres, contre ou tout contre les autres.

Cette union mixte rappelle d’abord que la polygamie reste parfaitement légale au beau pays de Boualem Sansal, Kamel Daoud, Yasmina Khadra, Amin Zaoui, Maissa Bey et autres talentueux écrivains pourfendeurs de l’islamisme. Les retouches apportées au code de la famille sous le règne d’Abdelaziz Bouteflika, malgré la publicité qui leur a été faite, n’ont pas touché le socle du verset.

On mesure d’autant mieux le courage qu’il fallut en 1956 au voisin tunisien Habib Bourguiba pour promulguer le décret d’interdiction de la polygamie. L’émancipation des Tunisiennes – un modèle dans le monde arabe même s’il est contesté aujourd’hui par l’autocrate islamo-compatible Kaïs Saied qui refuse l’égalité des femmes devant l’héritage – part de cette abolition.

Comment vivre libre dans un monde où le mâle est protégé par la loi en s’offrant de deux à quatre femelles, voire des ‘‘esclaves’’ ? Le visage épanoui de Rachid et les roucoulements érotiques, les pieux encouragements autant que les invectives et les blagues salaces qui ont fusé après ses doubles épousailles, en disent long sur l’état de l’Algérie, sinon sur l’État algérien basé, entre autres, sur cette iniquité. « Aucune théorie sociologique ou psychanalytique n’est capable d’analyser cette nouvelle société algérienne en chute libre sur le plan sociétal, moral, religieux, culturel et politique », écrit Amin Zaoui, désespéré. « Ce mariage, poursuit-il, est un indice d’une folie sociale et morale qui touche aux valeurs fondatrices de notre société et qui en engendrera d’autres plus graves et plus étranges, et vite… »

Les valeurs de toutes celles et tous ceux qui ont défié l’épouvante islamiste entre 1990 et 2000, dans le seul pays où s’est levée une résistance populaire et armée au djihadisme, étaient claires en effet : l’Algérie ne peut être mutilée, défigurée, violée, réduite à la barbarie d’un émirat des confins asiatiques. Cette guerre – dont le régime aime beaucoup moins parler que de la guerre algéro-française – a fait cent cinquante mille morts. Jusqu’ici, au nom de la réconciliation et de la concorde civile sur lesquelles Bouteflika avait assis son pouvoir, le fameux travail d’explication et de mémoire – qui semble pourtant obséder la culture officielle à propos de la France – n’a pas été fait. C’est ainsi que l’islamisme est revenu dans le pays qui l’avait combattu. Oh, pas l’islamisme politique, s’exclame le pouvoir. Le reste, voyons, c’est la tradition !

Le reste, c’est-à-dire l’islam comportemental, a envahi et occupé l’Algérie. À l’instar de la mosquée d’Alger, voulue par Bouteflika, la plus grande mosquée d’Afrique et la troisième de la planète, qui dévore le ciel pur de la plus belle baie du monde, l’islam dévore les racines de l’Algérie rebelle, héroïque, qui se dressa durant les dix années de sang. On assiste ainsi à un phénomène dévastateur : le déni par les victimes ou les enfants des victimes de la dangerosité des codes qui furent ceux des assassins. Après tout, sur quoi s’appuyaient les criminels sinon sur des fatwas inspirées du Coran ?

En septembre 1997, quelques semaines après le massacre de Bentalha, à une dizaine de kilomètres d’Alger, où 400 villageois furent exterminés par le Groupe islamique armé (GIA), on retrouva dans le campement voisin un décret religieux signé de l’émir du GIA : « Au nom d’Allah le miséricordieux, la femme vous appartient quand l’Émir vous l’a donnée. Faites ce que vous en voulez. Elle est jarya, esclave. » L’Algérie toute entière, où des dizaines de milliers de femmes furent enlevées, violées, détenues, assassinées, était devenue un immense bordel. Aujourd’hui, les filles et petites filles des survivantes, les ‘‘vêtues-dévêtues’’ [les femmes non voilées], que le sinistre Ali Belhadj, co-fondateur du Front islamique du Salut, appelait à châtier, ont du souci à se faire. Le cheveu libre est redevenu ‘‘haram’’ et le burkini tendance. Comme la polygamie.

Pour cela, Il aura  fallu 22 ans, le temps que se lève une nouvelle génération à laquelle rien n’a été expliqué. Les témoins ont eu peur, les ‘‘repentis’’ se sont refait une santé et un compte en banque, les imams étaient priés d’éviter les sujets qui fâchent, les historiens ont courbé la tête ou sont partis. Le régime voulait durer. Après l’extraordinaire Hirak, stoppé net par le Covid, tout a changé dans la continuité. La glaciation islamo-culturelle gèle des couches de plus en plus profondes. La double vie de ‘‘Skik-deux’’ en rose halal est surtout un faire-part de deuil !