Le nouveau maître de Damas, Ahmed al-Charaa, alias Abou Mohamed al-Joulani, reçu avec les honneurs à l’Élysée ! Ainsi, la veille des commémorations du 80ème anniversaire de la capitulation du nazisme, Emmanuel Macron décide de faire de Paris la première capitale occidentale à ouvrir les bras à l’ancien chef djihadiste qui a pris le pouvoir, par les armes, après la fuite du dictateur syrien Bachar el-Assad, en décembre 2024.
Pour se donner des apparences de ‘‘modération’’, le nouveau Raïs renonce à son nom de guerre (Abou Mohamed al-Joulani), ôte le turban djihadiste pour arborer un treillis militaire, le temps de se faire passer pour le chef militaire de la ‘‘libération’’ [Tahrir], avant de se tailler la barbe à la mode frériste et s’afficher en costume-cravate, une fois intronisé ‘‘président de la république arabe syrienne’’, non pas par les unes mais par ‘‘prestation d’allégeance’’ (Bay’a) des différentes factions armées ayant pris part au soulèvement anti Assad, lors d’un ‘‘Congrès de la victoire’’ tenu à Damas, le 29 janvier 2025.
En recevant ce sulfureux personnage – alors même que les milices djihadistes de l’organisation qui l’a porté au pouvoir (‘‘Hay’at Tahrir al-Sham) multiplient les exactions contre les minorités alaouites, kurdes et druzes -, l’Elysée fait le choix de donner du crédit à la supercherie qui voudrait qu’après deux décennies d’activisme djihadisme (organisation al-Zarqaoui, Etat Islamique en Irak, al-Qaïda), al-Joulani se serait mué – en à peine six mois au pouvoir – en politicien ‘‘modéré’’, adepte de la démocratie, du pluralisme et de… l’inclusion !
Laurent Fabius doit se retourner dans son hospice, lui qui considérait en 2012 – il était, alors, ministre des Affaires étrangères – que ‘‘Jabhat al-Nusra’’ (la filiale syrienne d’al-Qaïda, fondée et dirigée par l’actuel président syrien) faisait ‘‘du bon boulot’’…
Qui est vraiment Ahmed al-Charaa, alias Abou Mohammed al-Joulani ? A-t-il renoncé au djihadisme ? Sa présidence sera-t-elle la ‘‘transition’’ d’un régime pluraliste ? Ou est-ce le prélude d’une nouvelle forme de despotisme qui substituera l’islamisme radical à l’autoritarisme baassiste ?
Portait en sept épisodes d’un véritable caméléon qui n’a eu de cesse, depuis deux décennies, de changer d’apparence comme d’appartenance idéologique…
Durant deux décennies – depuis la toute première photo connue de lui, prise en 2006, lors de son incarcération à la prison américaine de Camp Bucca en Irak, jusqu’à ses plus récentes apparitions en costume-cravate, au palais présidentiel syrien, sur les hauteurs du mont al-Mazzeh, à l’ouest de Damas – Abou Mohammed al-Joulani, de son vrai nom Ahmed al-Charaa, a opéré une longue série de métamorphoses physiques et vestimentaires qui ont rythmé ses changements de positionnements politiques.
Un nomadisme idéologique qui l’a vu passer de l’organisation al-Zarqawi à l’État islamique en Irak (ancêtre de Daech), puis au Front al-Nosra (filiale syrienne d’al-Qaïda), avant de troquer le turban djihadiste pour le costume-cravate erdogano-frériste qui lui a permis de prendre, de facto, la place du despote déchu Bachar el-Assad chassé par les armes…
1- À l’ombre d’Abou Moussab al-Zarqaoui
Al-Joulani est né en octobre 1982, à Riyad en Arabie saoudite. Son père, issu d’une tribu sunnite syrienne, y était fonctionnaire au ministère du Pétrole. Originaires de Deraa, les al-Charaa se sont installés dans le plateau du Golan, à la fin des années 1930. Après l’annexion du Golan par Israël, en 1967, une partie de la famille est retournée au fief original de leur tribu, dans le quartier al-Kasheef à Deraa. L’ancien ministre des Affaires étrangères et vice-président, Farouk al-Charaa, en est issu. Une autre branche de la famille s’est installée à Damas, dans le quartier al-Mazzeh. C’est là qu’al-Joulani a grandi, après son retour d’Arabie, en 1989.
Inscrit en journalisme à l’université de Damas, il décide d’abandonner ses études, à 21 ans, pour prendre le chemin du djihad en Irak. Il y rejoint, durant l’été 2003, l’organisation djihadiste la plus radicale : celle d’Abou Moussab al-Zarqaoui, dont il devient l’un des bras droits. Il arborait alors un turban blanc brodé d’arabesques bédouines.
2 – Dans les rangs de l’EII, ancêtre de Daech
Après la mort d’al-Zarqaoui, en 2006, al-Joulani quitte l’Irak, se réfugie au Liban et se rapproche du groupe djihadiste libano-palestinien, Jound al-Sham. Mais, très vite, les factions laïques palestiniennes déclarent la guerre à ce groupe, dans le camp d’Ain al-Helweh. Al-Joulani retourne alors en Irak. Arrêté par Américains, il est détenu au Camp Bucca de 2006 à 2011. Il y côtoie un certain Abou Bakr al-Baghdadi, futur émir de Daech. À sa sortie de prison, il le rejoint au sein de l’organisation État Islamique en Irak (EII), qui était à l’époque une filiale d’al-Qaïda. Il arbore alors un turban noir, se laisse pousser la barbe, tout en se rasant la moustache, dans la tradition salafiste la plus rigoriste.
3 – Divorce avec al-Baghdadi, allégeance à al-Zawahiri
Après l’éclatement du soulèvement anti-Assad, en mars 2011, al-Baghdadi décide d’étendre ses activités à la Syrie. L’EII devient alors l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), plus connu sous le sobriquet de Daech. Al-Joulani est chargé par al-Baghdadi de superviser les troupes de l’organisation en Syrie. Mais, Ayman al-Zawahiri, qui succède à Oussama Ben Laden, en mai 2011, s’oppose à l’entrée de la légion d’al-Baghdadi dans le conflit syrien et lui ordonne de retourner en Irak. Al-Baghdadi refuse, rompt avec al-Qaïda et s’autoproclame calife. Al-Joulani décide de ne pas suivre cette rébellion daechienne et renouvelle son allégeance à al-Zawahiri.
4 – Essor de Jabhat al-Nosra
À l’instigation d’Ayman al-Zawahiri, une nouvelle branche d’al-Qaïda est créée en Syrie, sous le nom de Jabhat al-Nosra, en janvier 2012. Al-Joulani est élu émir de cette organisation. Il s’est ensuivi une longue et sanglante guerre fratricide entre les djihadistes d’al-Nosra et leurs ex-compagnons de Daech.
Al-Baghdadi tente de reprendre à al-Joulani, par la force, les armes et les troupes qu’il lui avait octroyées, en mars 2011, lorsqu’il l’avait chargé d’implanter l’État islamique sur le territoire syrien. Mais al-Nosra résiste et finit par s’imposer comme la filiale officielle d’al-Qaïda en Syrie. Al-Joulani fait alors ses premières vidéos, en tant qu’émir régional d’al-Qaïda au Levant, dans lesquelles il apparaissait masqué, arborant à nouveau un turban blanc en lieu et place du turban noir de Daech.
5 – Séparation amiable avec al-Qaïda
Quatre ans plus tard, au printemps 2016, le commandement central d’al-Qaïda, basé dans les zones tribales afghano-pakistanaises, décide d’affranchir ses filiales régionales (en Syrie, au Sahel et dans le Caucase), pour leur permettre de se détacher du djihad global et ancrer leurs actions dans les causes locales propres à leurs zones d’activité respectives. Une stratégie décidée par Ayman al-Zawahiri, qui déplorait qu’al-Qaïda soit devenue une ‘‘légion sans terre’’ et recommandait de « profiter des intifadas populaires du printemps arabe, pour ancrer, à nouveau, le djihad dans les aspirations des peuples de la région à se débarrasser des régimes despotiques ».
C’est ainsi qu’al-Joulani apparait, pour la première fois, à visage découvert, dans une vidéo diffusée le 28 juillet 2016, annonçant qu’al-Nosra venait de se séparer d’al-Qaïda, d’un ‘‘commun accord’’ avec son émir Ayman al-Zawahiri, pour créer Jabhat Fath al-Cham [Front de libération du Levant].
L’objectif étant de faire apparaître cette nouvelle organisation non plus comme la filiale syrienne d’al-Qaïda, mais telle une organisation locale, exclusivement levantine, destinée à fédérer les organisations djihadistes issues de l’implosion de Daech, dont le prétendu califat, instauré à Raqqa, venait d’être détruit par la coalition internationale.
6- À la tête du ‘‘gouvernorat du salut’’ à Idlib
En janvier 2017, al-Joulani décide du fusionner Jabhat Fath al-Cham et quatre autres organisations djihadistes (Ansar Dine, Jaysh al-Sunna, Liwa al-Haqq et Harakat Nour al-Din al-Zenki), pour former Hay’at Tahrir al-Sham (HTS), une coalition qui prend le contrôle du gouvernorat d’Idlib (Nord-Ouest syrien) et y installe un ‘‘ gouvernement du salut’’ doté de tribunaux islamiques appliquant la Charia. Al-Joulani s’octroie le titre de commandant militaire du HTS. Il apparait, dès lors, en treillis militaire, mais garde un léger turban noir.
7- ‘‘Commandant général’’ de la nouvelle Syrie
Le 27 novembre 2024, le HTS lance une offensive militaire baptisée Rad’a al-Udwan (Contrecarrer l’agresseur), pour renverser le régime Assad. Les villes syriennes tombent les unes après les autres dans l’escarcelle des djihadistes : Alep, le 29 novembre, Hama, le 5 décembre, puis Homs, le 6 décembre. Le jour-même, al-Joulani accorde une interview à CNN. Il y apparaît en treillis militaire, mais cette fois sans turban. Il se débarrasse aussi de son nom de guerre, et se présente désormais sous son véritable nom : Ahmed al-Charaa.
Deux jours plus tard, Bachar el-Assad prend la fuite et les forces du HTS entrent dans Damas. Autoproclamé commandant en chef des opérations militaires, toujours en uniforme, al-Joulani prononce un discours triomphant à la mosquée Omeyyade, au cœur de la capitale syrienne.
Trois semaines plus tard, après avoir installé l’ancien chef du ‘‘Gouvernement du salut’’ du HTS, Mohammed al-Bachir, à la tête d’un gouvernement syrien de transition, al-Joulani ôte son uniforme militaire. Depuis le 22 décembre 2024, il apparaît en costume-cravate. Dans un premier temps, il se présente comme ‘‘le chef du commandement général de la Syrie’’. Puis, à l’issue du ‘‘Congrès de la victoire’’, réunissant les différentes factions armées qui ont pris part au soulèvement anti Assad, organisé à Damas, le 29 janvier 2025, celui qui ne veut qu’on l’appelle al-Joulani est ‘‘élu’’ – non pas par les unes, mais par Bay’a, le processus de prestation d’allégeance si cher aux djihadistes – ‘‘président de la République arabe syrienne’’.















