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Atteintes à la laïcité : les enseignants, derniers hussards noirs de la république

13 mars 2023 Investigations   23573  

Refus de la laïcité, déni des sciences et complotisme… Les professeurs de l’Éducation nationale se retrouvent confrontés à la contestation non seulement du modèle républicain, mais aussi des Lumières, sur fond de baisse générale de niveau des élèves. En sous-effectifs, les enseignants ne se sentent pas soutenus par leur hiérarchie qui leur semble totalement coupée des réalités.

Par Cédric Gouverneur

Le lycée professionnel Simone Veil est un petit établissement public du 3ème arrondissement de Paris, au cœur de la capitale. Vendredi 16 septembre 2022, lors d’une sortie scolaire, une enseignante remarque qu’une des lycéennes de sa classe est voilée. Ce qui est interdit par la loi de 2004 sur les ports de signes religieux à l’école et, par extension, durant les sorties scolaires. La professeure demande donc à la lycéenne de se découvrir. Celle-ci refuse d’obtempérer et téléphone dans la foulée à sa famille, qui exige de parler à la professeure. Son frère menace la prof de « la défoncer » : « Tu vas voir ce qui va t’arriver, j’arrive ». L’enseignante alerte aussitôt la police, qui interpelle le frangin surexcité quelques minutes plus tard, alors qu’il était en route… Déféré au parquet de Paris puis placé sous contrôle judiciaire, l’homme de 22 ans sera jugé pour « outrage à personne chargée d’une mission de service public » et « menaces ». Sa sœur est interdite d’accès au lycée et fera l’objet d’une procédure disciplinaire.

Quelques jours plus tard, nous sommes devant le lycée. L’équipe pédagogique refuse de « parler aux médias ». « Pourquoi en faire toute une histoire ? » sera la seule réponse. Des élèves qui fument sur le trottoir acceptent de commenter au journaliste « le truc du voile ». Selon eux, la jeune fille impliquée « n’était pas voilée l’an dernier ». Un lycéen la défend : « C’est injuste qu’elle soit sanctionnée. C’est son frère qui a déconné, pas elle. Elle n’a rien fait, elle a juste mis son voile, c’est rien ». « En plus c’était même pas en classe, juste sur le chemin d’une sortie scolaire », renchérit une lycéenne. Une autre prononce par inadvertance le nom de la professeure. Un ‘‘pion’’, qui depuis la porte du lycée écoute la conversation, la réprimande, paniqué : « Ne donnez pas cette info ! »

Une loi sur le voile mal connue, voire inconnue des lycéens. Une élève, voilée depuis peu, enfreint cette loi mais est défendue par ses camarades. Une professeure menacée. Son nom tenu secret par crainte des représailles. Mais « pourquoi en faire toute une histoire ? » : circulez, il n’y a rien à voir… Cette situation corrobore pourtant le témoignage du prof anonyme recueilli par Carine Azzopardi dans le livre « Ces petits renoncements qui tuent : le cri d’alarme d’un professeur contraint à l’anonymat » (voir interview).

 « Je veux mourir en martyr »

Le premier contentieux concernant le port du voile à l’école a eu lieu à Creil (Oise) en 1989. À l’époque déjà, la gauche se divisait sur cette question. Vingt ans plus tard, un rapport du Haut conseil à l’intégration (HCI) dénonçait un « effet ghetto » dans certaines écoles, avec « des conséquences scolaires et sociétales préoccupantes ». Ce rapport de 2010 s’inquiétait déjà des difficultés à enseigner le fait religieux, la Shoah ou à évoquer le Proche-Orient, notant la remise en cause de l’évolutionnisme au profit d’une « action divine ou créationniste, imposée par l’élève sans argumentation ». L’incident au lycée Simone Veil serait resté confidentiel sans une fuite policière au site Actu17. Mais combien de faits, plus ou moins graves, passent sous les radars médiatiques ?

Lionel, professeur de français dans un lycée de Toulon, nous raconte qu’à la rentrée, une collègue a interrogé ses élèves sur « ce qu’ils voulaient faire dans la vie » : « L’un d’eux a répondu ‘je veux mourir en martyr’. Elle a fait un signalement au proviseur qui a remonté l’info à la police. Mais après ? Que va-t-il se passer ? On va réfléchir à deux fois avant de faire un cours d’EMC (éducation morale et civique) à ce gamin. Pas question de lui montrer des caricatures, et risquer qu’il déboule avec un couteau. Donc on s’autocensure ».

En décembre 2020, deux mois après la décapitation de Samuel Paty par un djihadiste, l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès dressait un panorama des attitudes du monde professoral face aux revendications religieuses : près de la moitié (49 %) des enseignants reconnaissent s’être déjà autocensurés pour éviter des incidents. La majorité (80 %) dit avoir observé, au moins une fois, une contestation de l’enseignement au nom de la religion. 21 % témoignent de refus de tendre la main à quelqu’un au nom de convictions religieuses. 19 %, de désapprobations formulées lors de commémorations d’attentats islamistes – du refus de s’y associer jusqu’à la justification des violences. L’organisation de l’hommage à Samuel Paty, le 2 novembre 2020, a suscité des critiques dans le monde enseignant : « Rassembler des centaines d’ados pour une minute de silence est compliqué, raconte la proviseure d’un lycée breton. Je préfère des petits groupes de vingt élèves, avec une discussion en amont et en aval du moment de recueillement ». Dans son lycée de Toulon, se souvient Lionel, « tous les gamins étaient réunis dans la cour avec ordre de se taire pendant une minute. Ils ont eu peur d’être sanctionnés, alors ils n’ont pas bronché. Mais ont-ils vraiment compris ? Alors ce jour-là, j’ai choisi de faire un cours à ma classe sur la laïcité, et ça s’est très bien passé ! »

Deux récentes notes des services de l’État (27 août et 16 septembre 2022) pointent désormais une offensive islamiste en direction des élèves sur les réseaux sociaux : sur Twitter et Tik Tok, des vidéos incitent les Musulmanes à contourner la loi en se voilant sans en avoir l’air, par exemple en mettant un bandeau dans leurs cheveux et une capuche, ou en portant une ‘‘abaya’’, tenue religieuse venue du Golfe persique et pouvant passer pour une robe. C’est ce qui s’est produit en octobre dernier dans un établissement de Montauban.

Rappelons que dans la majorité des cas, les élèves musulmanes acceptent la loi de 2004 : « Deux de mes élèves sont voilées à l’extérieur de l’établissement, raconte Lionel. Elles enlèvent leur voile avant d’entrer au lycée et le remettent en sortant, aucun problème ». Rappelons aussi que les entorses à la loi ne concernent pas uniquement des Musulmans : « J’ai dû rappeler à l’ordre des lycéennes qui portaient ostensiblement des croix chrétiennes en collier », nous confie une proviseure de Bretagne.

L’ insoluble équation du recrutement

Minoritaires, les dérapages n’en demeurent pas moins inquiétants par leur virulence, et ils ne concernent pas que les ZEP (zones d’éducation prioritaires) des grandes agglomérations : « Lors de la ‘journée de la laïcité à l’école de la République’ (le 9 décembre 2021), j’ai eu droit à un ‘Daech, c’est cool’, de la part d’un élève », raconte Bruno, professeur de français dans un lycée professionnel rural de l’académie de Rennes. « Un autre m’a lancé qu’il existait selon lui ‘une guerre contre les Musulmans’ ». Bruno remarque aussi la remise en cause de l’évolution des espèces : « Des élèves me disent, ‘nous monsieur on ne descend pas du singe’, ou ‘les dinosaures n’ont pas existé’ ». Bruno procède-t-il a des signalements ? « Non, c’est sortir l’artillerie lourde. Il faudrait en faire sans arrêt. Ces déclarations, c’est de la provoc, ça reste des gamins, je suis le mâle alpha de la classe. Et en définitive, ils savent très bien que je suis là pour les aider : la plupart me sont redevables en fin d’année ». Adhérent à la CGT, Bruno dit avoir été « choqué de voir LFI et la CGT manifester contre l’islamophobie avec des Frères musulmans ». Pour cette raison, il « ne vote pas pour LFI ». Même s’il « n’oublie pas que certains utilisent la laïcité pour taper uniquement sur les Musulmans, particulièrement ici en Bretagne, où l’école publique est en concurrence directe avec l’enseignement catholique privé ». Que faire pour lutter contre ces comportements ? « En lycée pro, nos programmes sont calqués sur le lycée général. C’est inadapté : j’ai des gamins qui frisent l’illettrisme, alors que je suis supposé leur enseigner ‘De la Cinquième République à l’Union européenne, l’affirmation de la démocratie’ ! Nos programmes sont écrits par des universitaires totalement hors-sol. Dans le même temps, on nous demande de gonfler les notes, afin de parvenir à un bon taux de réussite et pour que le lycée soit bien noté ». Bruno pointe aussi ce qu’il nomme « l’Absurdistan » du jargon de l’éducation nationale : « Le mot à la mode est ‘bienveillance’. On a aussi ‘résilience’, ‘synergies’… Un vocabulaire issu du management, loin de la tradition républicaine de l’école. Les pédagogues actuels sont coupés du réel ». Illustration avec « le fameux protocole Covid de 74 pages, pondu à la rentrée 2020 », se rappelle, effaré, Julien, autre professeur de lycée en Bretagne. « C’était délirant ! Cette volonté de tout paramétrer, dans le moindre détail, sans rien contrôler au final. L’Éducation nationale est très hiérarchisée, alors que la société demande des approches plus coopératives ».

La parade consisterait à augmenter les effectifs : « Il faut plus de profs, c’est une évidence, fulmine Lionel, à Toulon. Quand vous avez trente gamins dans une classe hétérogène, avec  des lascars qui sont là pour foutre le bordel, des élèves qui ont besoin d’AESH (accompagnant d’élève en situation de handicap, ndlr), ça devient ingérable… Des effectifs plus réduits permettraient de faire progresser la classe », avant de « partir manifester », lors de la journée de mobilisation des enseignants, en septembre dernier, pour les salaires et les retraites. 3 700 postes d’enseignants n’ont pas été pourvus à l’occasion des concours de 2022… Bruno se montre perplexe face aux contractuels, recrutés en catastrophe cet été et formés à la va-vite : « Ils ne vont pas tenir longtemps. Plus personne ne veut faire ce boulot. La dépression est une maladie très répandue chez nous ». « Beaucoup de collègues regrettent d’avoir fait le choix de devenir prof », conclut Julien.