Je n’ai cessé depuis 30 ans à travers mes articles, livres et conférence de tenter d’alerter et de mettre en garde sur la dangerosité de l’Association des Frères Musulmans pour nos sociétés et encore plus pour les sociétés arabes et musulmanes que cette entité violente et réactionnaire a contribué à détruire ou à plonger dans le chaos (Soudan, Afghanistan, Somalie, Algérie, Tunisie, Irak, Syrie, Palestine, Libye, etc…).
Je devrais donc me réjouir de la soudaine et inattendue prise de conscience par nos responsables politiques de la capacité destructrice de la Confrérie sur nos propres sociétés par le biais de nos communautés musulmanes immigrées. Je ne peux cependant qu’observer le phénomène avec circonspection tant toutes les initiatives pour dénoncer la stratégie des Frères durant ces trente dernières années et proposer des contre mesures adaptées ont été traitées par le mépris et le rejet par nos élites politiques, médiatiques et intellectuelles.
En 2004, les rapports de Bernard Stasi (médiateur de la République) et Jean-Pierre Obin (inspecteur général de l’Éducation nationale), qui exposent de façon détaillée et circonstanciée très exactement les mêmes conclusions que le rapport d’aujourd’hui sont classés sans suite et puis relégués aux archives en 2005, abandonnés à la critique rongeuse des rats. Bernard Stasi (démocrate chrétien centriste) et Jean Pierre Obin (homme de gauche proche du PS) ne sont pourtant pas des zélateurs du repli identitaire ou du rejet migratoire.
Ce qui m’avait conduit, l’année suivante, à rédiger une première note d’alerte sur les Frères Musulmans (sous le titre « Chronique d’une barbarie annoncée ») que j’ai dû faire publier à Bruxelles tant j’avais été prévenu de diverses sources que sa publication en France me vaudrait une inculpation pour racisme et ‘‘islamophobie’’, assortie d’une condamnation inévitable.
En 2011, dans mon livre d’entretiens avec Jean Guisnel paru aux éditions La Découverte sous le titre ‘‘La menace islamiste, fausses pistes et vrais dangers’’, j’avais mis en évidence de façon documentée et argumentée le rôle central de la Confrérie dans l’expression de la violence djihadiste ainsi que la déstabilisation des pays musulmans et des communautés émigrées en Occident. Ce qui n’a pas suscité grand intérêt mais a eu pour conséquence d’enrichir ma biographie sur Wikipedia de plusieurs paragraphes vengeurs dénonçant mon islamophobie et mon obsession monomaniaque et pathologique pour les Frères Musulmans. Le tout en un article dont l’auteur est anonyme et qui comme tout le contenu de cette aimable encyclopédie « collaborative », ne permet ni droit de réponse ni possibilité de rectification.
En 2014, j’ai rédigé à sa demande la préface du livre de l’universitaire égyptien Chérif Amir intitulé « Histoire secrète des Frères Musulmans » paru après plusieurs années de travail aux éditions Ellipses et voué à une diffusion confidentielle. Cette somme parfaitement documentée est passée largement inaperçue et s’est vue refuser tout écho médiatique.
En octobre 2018, un colloque de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense Nationale), coorganisé par l’Association régionale n°4 (Bourgogne) de cet Institut et le CNC-IHEDN sur le thème de l’endoctrinement salafiste et de la radicalisation, qui devait se tenir le 22 novembre 2018 à Dijon, a été annulé pour cause d’oukase du plus haut niveau en la personne du Préfet de région. Les problèmes de terrorisme et de radicalisation sont-ils du seul ressort et de la seule compétence des autorités préfectorales ? Il semblerait que oui puisque, je cite la lettre d’interdiction du Préfet : « Le Directeur de Cabinet (du Préfet de région) ainsi que la chargée de mission radicalisation de la Préfecture n’ont pas souhaité que la société civile et associative puisse intervenir sur un thème qu’ils estiment ne relever que de leurs uniques prérogatives ».
Le rapport publié aujourd’hui préconise la formation des fonctionnaires territoriaux au décèlement précoce des phénomènes d’endoctrinement et de séparatisme induits par la Confrérie. Cela paraît frappé au coin du bon sens mais il est urgent d’attendre de voir comment cette préconisation sera traduite dans les faits ou s’enlisera dans les méandres d’une bureaucratie frileuse.
Car, en octobre 2019, on apprenait dans un article jubilatoire de Mediapart qui s’en félicitait que le président de l’Université Paris I-Sorbonne avait décidé de suspendre sine die l’ouverture d’un cycle de formation dédié à la « prévention de la radicalisation », qui devait débuter en novembre dans les murs de la Sorbonne. Assez court, organisé par le très respecté professeur Pierre Vermeren, spécialiste des sociétés arabes et musulmanes, ce cycle proposait de faire étudier par un panel de responsables administratifs et associatifs la naissance de l’islam politique, la part du djihadisme dans la doctrine salafiste, la perception de la démocratie et de la laïcité dans la rhétorique des radicalisés, le fanatisme en tant qu’antichambre de la violence, etc. Le président de Paris I conclut les attendus de sa décision par la phrase suivante : « La question de la radicalisation est un enjeu majeur de notre société et il est normal qu’une université citoyenne s’en saisisse, mais je pense qu’il est dangereux et réducteur de cibler uniquement l’islam ».
Fin 2020, suite à l’assassinat du malheureux professeur Samuel Paty (16 octobre 2020), les éditions Flammarion m’ont contacté pour me commander un livre sur le séparatisme islamique en France. Je leur ai remis le manuscrit de « Sept pas vers l’enfer » qui décortique l’ensemble de la problématique au plan national et international en février 2021. Il s’en est suivi une longue année de tergiversations de l’éditeur qui souhaitait manifestement que je parle de séparatisme islamique sans parler d’Islam et surtout pas de Frères Musulmans. J’ai refusé toute modification en ce sens, ce qui a retardé la parution du livre à février 2022 et entraîné un ‘‘service minimum’’ de l’éditeur dans l’exposition médiatique de l’ouvrage, qui s’est malgré cela bien vendu, mais qu’il ne semble pas être question de réimprimer après épuisement du stock.
Je ne me considère pas comme spécialement visé par la lâcheté, la pusillanimité et l’aveuglement de notre technostructure et de notre intelligentsia face à la subversion frériste. Mon statut de retraité provincial me confère une vocation « d’amateur » difficile à atteindre. Des gens dont c’est le métier d’observer le phénomène et d’alerter l’opinion publique et nos décideurs politiques en souffrent, eux, réellement dans leur quotidien personnel comme professionnel : Gilles Kepel, infatigable observateur de l’islamisme dans toutes ses déclinaisons et composantes ; Florence Bergeaud-Blackler du CNRS qui a commis l’imprudence de publier une étude scientifique sous le titre « Le Frérisme et ses réseaux », menacée de mort, ‘‘lâchée’’ par son institution, interdite de parole à peu près partout ; Fabrice Balanche, professeur à Lyon II, privé de sa chaire il y a quelques années puis réintégré à contrecœur sur décision de la justice administrative, mais persécuté jusque dans ses cours par des militants « antiracistes » cagoulés (lire page 30). Et toute la cohorte des enseignants, des travailleurs sociaux, des fonctionnaires territoriaux sommés de ne « pas faire de vagues », de contraindre leurs propos, de fermer les yeux sur les dérives salafistes inspirées par les Frères dans le système éducatif, le système de santé, les services publics territoriaux, les associations culturelles et sportives, les transports, etc.
À la lueur de tous ces errements, c’est donc avec beaucoup de circonspection que j’attends les mesures concrètes que devrait entraîner la toute récente ‘‘découverte’’ du rôle subversif et déstabilisateur de la Confrérie des Frères musulmans que chercheurs universitaires et spécialistes de la sécurité dénoncent inlassablement depuis des décennies. On pourra juger sur le terrain de l’efficacité de ces mesures qui en sont encore au stade incantatoire sous les ors des cabinets ministériels parisiens. On a vu ce qu’il en était de ce genre de prurit ‘‘nettoyeur’’ depuis plus de trente ans. Il en va pourtant de notre destin commun et de notre paix civile.
* Ancien chef du Service de Renseignement de Sécurité à la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE). Éminent spécialiste du Moyen-Orient, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’Islam politique, parmi lesquels ‘‘Sept pas vers l’Enfer – Séparatisme islamiste : le désarroi d’un officier de renseignement’’ (Flammarion, 2022).













