Quand le Hamas trahit les palestiniens



Martine Gozlan (*)

C’est la seule révolte d’un peuple arabe contre ses dirigeants qui n’a pas droit de cité dans les médias européens, notamment français. Elle s’est déroulée à Gaza en mars dernier : le Hamas a étouffé dans le sang la colère d’un peuple qui criait « Nous voulons vivre ! ». Les faiseurs d’opinion, de Londres à Paris, eux, l’ont étouffée dans le silence.

C’est qu’elle n’opposait pas des Palestiniens aux soldats israéliens mais à leurs propres leaders corrompus et indifférents à la souffrance des Gazouis.

Hajar Harb, notre consoeur de ce malheureux territoire soumis d’un côté au fanatisme, de l’autre aux blocus égyptien et israélien, avait pourtant fait preuve un mois auparavant d’un grand courage en réalisant un reportage sur les pots de vin exigés par des médecins en échange des certificats médicaux qui peuvent, seuls, autoriser la sortie de Gaza. Elle a été traduite en justice et condamnée. La solidarité de ses compatriotes a effrayé le système judiciaire : Hajar est finalement acquittée à la veille des manifestations de la faim.
Mais une autre voix vient de se lever. Celle de Soheib Yousef. Le propre fils d’un haut dirigeant de l’organisation islamiste en Cisjordanie, Hassan Yousef, actuellement emprisonné en Israël. Soheib était en poste à Istanbul où le Hamas dispose d’une représentation qui vit dans le luxe et fréquente les meilleurs restaurants du Bosphore. Avec la bénédiction de Recep Tayyip Erdogan, lequel a autorisé l’installation d’une plate-forme de renseignements qui avait mis sur écoutes les frères ennemis de l’Autorité palestinienne ainsi que certains responsables israéliens. Ces précieuses informations étaient vendues un bon prix à l’Iran. L’argent transitait par des banques turques. C’est Soheib le transfuge qui a révélé l’affaire et beaucoup d’autres.
Pour cela il a fui le Moyen-Orient en direction d’un pays asiatique resté secret. Et il a appelé la chaine 12, la plus regardée des télévisions israéliennes. Qui a expédié illico un reporter, Ohad Hemo, au fin fond de l’Asie pour le rencontrer. Passage à l’ennemi ou vraie fureur d’un Palestinien devant la duplicité de ses ex-compagnons ? Révolte contre le père ? En cette affaire, Soheib n’est pas le premier. Son frère aîné, Mosab, avait carrément retourné sa veste en rejoignant le Shin Bet et en travaillant à déjouer des attentats de 1997 à 2007. On le surnommait « le Prince vert » avant son installation définitive aux Etats-Unis. Sa famille a coupé tous ses liens avec lui et évoque ses « troubles mentaux ».
Dans son entretien avec le journaliste Ohad Hemo – une personnalité plutôt à gauche, qui a souvent dénoncé le blocage des pourparlers de paix – le jeune Soheib affirme qu’il ne veut pas marcher sur les traces du grand frère. Travailler pour Israël ne l’intéresse pas : il a décidé de tout dire par dégoût de ce qu’il a vu autour de lui. Qu’on en juge : « Les cadres du Hamas à l’étranger vivent dans des résidences cinq étoiles avec piscine, leurs enfants sont inscrits dans des écoles privées, ils sont payés entre 4000 et 5000 dollars par mois, alors que le revenu mensuel par foyer à Gaza est de 360 dollars, ils disposent de cartes de membres de clubs privés… »
A Gaza même, le quartier des chefs pullule de luxueuses villas. De nouvelles fortunes se sont édifiées grâce au trafic des marchandises qui passent par les tunnels. Ces tunnels creusés en détournant les millions de dollars de l’aide européenne, en employant des enfants. Combien de petits Palestiniens ont été ensevelis par accident alors que les responsables connaissaient tous les risques et utilisaient sciemment la misère des parents ? Combien d’entre eux ont été amenés depuis un an à la clôture de séparation avec Israël, comme le montre un récent reportage, moyennant quelques billets à leur famille, pour servir de bouclier humain devant les vrais membres du Hamas et du Djihad islamique occupés à tenter une infiltration en territoire ennemi ?
Autant de faits qui ne passent pas le plafond de verre de l’information sur Gaza. Car la Palestine, cette vraie cause, a été détournée pour devenir un alibi. Comment expliquer qu’aucune organisation pro-palestinienne française n’ait fait écho à la révolte des Gazaouis, à la parole courageuse d’Hajar Harb ? Que la dictature religieuse du Hamas, le statut indigne fait aux femmes, ne soit jamais dénoncés par celles et ceux qui se prétendent des défenseurs des droits humains ?
C’est le débat qui pourrait enfin s’ouvrir après la révolte de mars 2019, le cri d’alerte de notre consoeur palestinienne, et enfin les révélations de Soheib Youssef ? Il n’est pas le premier à parler, c’est ce qui importe. Si on croit encore, comme dans ces colonnes, à la possibilité d’un Etat palestinien, souverain et démocratique, aux côtés de l’Etat hébreu, cette vérité devrait pouvoir s’écrire : le Hamas trahit les Palestiniens.

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.