Cher ami,
Lorsque, au lendemain des attaques du 7-Octobre, j’ai appelé, dans un éditorial qui ne m’a pas valu que des amis (Écran de Veille, n°38, octobre 2023), à mettre fin à l’occupation de Gaza par le Hamas, tout en rappelant l’idéologie fascislamiste de cette organisation et les accointances nazies de ses fondateurs et inspirateurs, nous nous sommes sentis unis dans la douleur et l’effroi. Au-delà de nos origines, nos croyances ou absence de croyances et nos prises de positions politiques, nous étions soudés dans cet élan humaniste face à l’ignominie, sidérés de voir resurgir un mot que nous pensions, voulions, banni à jamais : Pogrom !
70 000 morts plus tard, je suis écœuré de voir Benyamin Netanyahou et ses acolytes suprémacistes s’y prendre de la pire des manières. Massacrant, sans distinction, civils, femmes et enfants. Sans parvenir pour autant à déloger les assassins du Hamas ni à mettre fin au calvaire des otages israéliens arrachés aux leurs depuis deux ans.
Et les bras m’en tombent de te voir incapable d’émettre la moindre critique ou réserve, face à la boucherie qui se déroule à Gaza ! Je ne sais comment réagir, quand je te vois botter en touche, usant de querelles sémantiques (sur la définition et l’instrumentalisation du mot ‘‘génocide’’ ; les critères pouvant caractériser un ‘‘état de famine’’ ; la nécessité ou pas de « mettre une majuscule au M de Musulmans qui – contrairement aux Juifs – ne sont pas un ‘‘peuple’’ » … etc.), pour éluder la question et détourner le regard de l’horreur qui se déroule sous nos yeux. Et, face à un intervieweur un peu trop insistant, me voici halluciné de te voir perdre ton latin, balbutiant sans grande conviction : « Non, Netanyahou ne fait que se défendre. Ce sont les Palestiniens qui ne veulent pas la paix » !
Ô rage ! Ô désespoir ! Le traumatisme du 7-Octobre, dont je mesure pourtant la douleur et l’ampleur, nous a-t-il à ce point déshumanisés que l’on est devenus incapables d’empathie pour autrui ?
Venu, cet été, présenter à la Cinématique française, son nouveau film ‘‘De la guerre’’ (inspiré des échanges épistolaires entre Einstein et Freud sur cette question), Amos Gitaï, l’illustre cinéaste israélien qui manie avec excellence ‘‘le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté’’, a décelé dans les guerres post-7 Octobre un fait gravissime et inédit, jamais observé auparavant dans les conflits israélo-arabes depuis 70 ans : « Aucun des deux camps n’est plus capable de percevoir ou ressentir la souffrance de l’autre camp ».
Et voici, mon ami, que cette absence d’empathie te fait sombrer dans un déni qui t’éloigne de nos idéaux communs. Comment expliquer autrement qu’un intellectuel qui se dit humaniste et progressiste se laisse aller à publier, sur ce dépotoir que sont devenus les réseaux sociaux, un Post aux relents négationnistes prétendant qu’il n’y pas de famine à Gaza, car « en faisant une recherche Google, j’ai trouvé à Gaza plein de restaurants encore ouverts au public » !
Je ne m’explique pas non plus comment tu as pu écrire, sans nuance aucune, qu’« il n’y a pas de journalistes à Gaza, juste des terroristes avec des cartes de presse » ! Cela m’a d’autant plus choqué que trois jours après ton Post, une jeune reporter gazaouie, que j’ai côtoyée au sein de la rédaction arabophone du journal britannique The Independent, a été tuée dans le bombardement d’un hôpital à Khan Younes. Sur la boucle WattsAp de sa rédaction londonienne, elle avait laissé, quelques heures auparavant, un message indiquant qu’elle allait s’y rendre dans l’espoir de trouver du wifi pour poster son reportage du jour. Sa voix triste et déterminée raisonne encore à mes oreilles. Et je peux t’assurer qu’elle n’avait rien d’une terroriste dotée d’une carte de presse !
Nous vivons une folle époque dominée par des visions binaires. Cependant, je ne perds pas l’espoir qu’en humanistes, nous pourrions et devrions nous élever au-delà des assignations identitaires.
Le devoir d’un humaniste – et je sais que tu t’en revendiques encore – n’est pas d’apporter un soutien inconditionnel et aveugle aux politiques israéliennes ni de justifier ou nier l’horreur et les crimes de guerres. Et même s’il est tout à fait légitime que l’on soit pro-israélien, on a le devoir de dire aux Israéliens que l’on ne pourra venir à bout du fanatisme du Hamas ou assurer la paix, la sécurité et la pérennité de l’État d’Israël sans redonner de l’espérance aux Palestiniens. Qu’il est impossible de combattre les fanatiques dans le camp adverse, tout en nourrissant le fanatisme dans ses propres rangs ! Que la place des racistes, des suprémacistes et autres criminels de guerre est devant les tribunaux ou en prison et non pas dans les cabinets ministériels. Car ceux-ci ne sont pas seulement des ‘‘loups’’ pour la paix et les Palestiniens, mais aussi pour leur propre peuple dont ils salissent la réputation et piétinent la morale ancestrale.
Alors, pour toutes ces raisons, mon ami, de grâce, ne jetons pas la Palestine avec l’eau du Hamas !















