Non, M. Erdogan, la Tunisie n’est pas un Beylik !



Martine Gozlan (*)

Beylik : c’est le mot qu’on ne veut plus entendre à Tunis. Beylik, domaine du bey, vassal du sultan. Beylik, province ou «  régence » ottomane. Un mot qui remonte du puits des siècles, un retour du refoulé historique. Il a été griffonné rageusement dans les médias du pays après la visite impromptue à Tunis de Recep Tayip Erdogan, venu demander au président Kais Saied de soutenir une intervention turque en Libye pour appuyer le mal nommé « Gouvernement d’accord national » de Faiez Sarraj contre le général Khalifa Haftar. En ouvrant l’aéroport de Matmata aux avions militaires turcs. Mais oui bien sûr, cela tombait sous le sens : la minuscule et stratégique Tunisie ne pouvait qu’acquiescer aux désirs d’Ankara. Dans l’esprit du néo-Grand Turc, elle se devait de redevenir la vassale des jours anciens.

Beylik, c’est le destin que veut Erdogan pour le pays du jasmin et de la révolution. Beylik, comme toute la région. Il le scandait quelques jours plus tard, de retour dans ses pénates tyranniques : «  La Libye n’est l’héritage que de l’empire ottoman et nous avons là-bas nos fils…C’est notre devoir de les défendre ! » A croire que l’on est toujours au XVIème siècle, quand Istanbul divisa le Maghreb en trois Pachaliks : Alger, Tunis et Tripoli. Cependant, les Tunisiens d’antan n’eurent de cesse de ruer dans les brancards. C’est du cœur même de leur dépendance que se forgea ce frondeur esprit d’indépendance qui parvint, au fil des siècles, à intégrer les descendants des Janissaires turcs, les Berbères, les Arabes et les immigrés d’Al Andalous, chassés par la Reconquista espagnole. « Un alliage original qui ressemble à toutes ses composantes sans s’identifier seulement à l’une d’entre elles » résume l’historien Habib Boularès dans son éclairante « Histoire de la Tunisie » (Cérès éditions). Il faut en relire les pages sombres comme les pages lumineuses pour saisir la séculaire résistance tunisienne à toute forme de domination.

La jeunesse s’en est souvenue en ces jours de janvier 2011 où l’hymne écrit par le poète Abou al Kacem Chebbi, enfant de Tozeur, s’élança de la paisible avenue Bourguiba pour ébranler le vaste monde arabe : « Quand le peuple voudra, le destin s’inclinera ! ». Et Alors qu’on célébrait, en début d’année, le neuvième anniversaire de cette révolution inachevée, l’une de ses figures féminines, Lina Ben Mhenni, s’est éteinte à l’âge de 36 ans. Toute première blogueuse de l’insurrection contre Ben Ali et sa « Régence de Carthage », Lina avait mis en ligne les photos des émeutes qui suivirent l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid. C’est à travers ses messages que le regretté poète et philosophe Abdelwahab Meddeb apprit le fulgurant envol du printemps de Tunis. Si j’évoque ces figures trop tôt disparues, en relisant les poèmes tendres et puissants de Chebbi, à la fois Musset et Hugo des palmeraies, mort en 1934 à 25 ans, c’est que de génération en génération, elles racontent une identité rebelle aux diktats des sultans. C’est elle que piétine Erdogan quand il se rend à Tunis, après avoir averti de sa visite Kais Saied par un coup de fil qui le réveille en sursaut au cœur de la nuit. Pourquoi se gênerait-il ? Il sait son empathie pour l’islam politique. Entre grand et petit frère musulman, on ne se refuse rien. Des milliers d’islamistes syriens embarquent dans des avions turcs pour Tripoli. Erdogan ne demande pas à la Tunisie, pays frontalier de la Libye, de rester neutre, mais bel et bien de lui ouvrir certains aéroports et de fermer les yeux sur la migration enthousiaste de jeunes Tunisiens avides de rejoindre le champ de bataille djihadiste.

Quoiqu’ait pu répondre Kais Saied à Erdogan, il a été débordé par le sursaut de l’opinion. Allait-il jeter de l’huile sur le feu alors que la crise politique interne fait rage, aucun accord de coalition ne pouvant être trouvé dans une nation fracturée ? Personne ne veut donc entendre parler d’une implication du pays dans le chaos libyen. Les éditorialistes soulignent les dangers économiques et le risque de déstabilisation interne. Le 19 janvier, le président tunisien, contrairement à son homologue algérien qui veut s’imposer sur la scène diplomatique,  ne se rend donc pas à la Conférence internationale de Berlin consacrée à l’hypothétique règlement de la crise libyenne. A Emmanuel Macron qui l’appelle dans la soirée pour lui dire sa « compréhension », Kais Saied répond : « Mon pays est le plus touché par la situation en Libye… ».
Les désirs du sultan ne sont pas des ordres. La Tunisie n’est pas « Beylik ».

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.