Par Gérard Legraud
Par Gérard Legraud
Entrisme islamiste

Un ‘‘espion frériste’’ au cœur de l’antiterrorisme autrichien !

Par Gérard Legraud
Par Gérard Legraud

De la révélation d’une infiltration russe en 2020 à une nouvelle crise provoquée par l’entrisme des réseaux fréristes au sein même de ses services de sécurité, l’Autriche traverse une série de scandales sécuritaires qui fragilisent son plan de lutte contre l’islam politique.

Épisode le plus récent d’un feuilleton de failles sécuritaires sans fin, la presse viennoise a révélé qu’un employé de la Direction de la Sécurité d’État et du Renseignement (DSN), l’organe le plus sensible du pays, a été arrêté pour avoir transmis des informations classifiées aux Frères musulmans.

Selon le quotidien Profil, qui a révélé l’affaire — information ensuite confirmée par le parquet autrichien —, le suspect occupait un poste clé au sein du département de lutte antiterroriste. Il est soupçonné d’avoir agi comme agent infiltré au service de la confrérie islamiste.

Son rôle ne se serait pas limité à la divulgation de données confidentielles : il aurait également averti des personnalités fréristes, visées par des enquêtes, de perquisitions imminentes, leur permettant d’échapper à la surveillance et de contourner les dispositifs du renseignement autrichien.

Crise de confiance européenne

Cette nouvelle affaire plonge à nouveau les services autrichiens dans la tourmente et ranime une question embarrassante pour le renseignement européen : comment un État au cœur de l’Europe peut-il combattre efficacement l’extrémisme ou l’espionnage d’États hostiles à l’UE, si ses propres institutions sont vulnérables à l’infiltration ?

L’affaire de « l’espion frère musulman » est l’énième chapitre d’une longue série de scandales qui ont érodé la réputation du renseignement autrichien auprès de ses homologues européens. Depuis plusieurs années, Vienne traîne une image de maillon faible, où se mêlent failles internes, manipulations politiques et influences étrangères.

Du BVT au DSN : un héritage empoisonné

En décembre 2021, les autorités avaient pourtant voulu tourner la page en créant le DSN, censé marquer la renaissance d’un service dévasté par les scandales. Il succédait au BVT — le Bureau fédéral pour la protection de la Constitution et la lutte antiterroriste —, dissous après une série d’affaires retentissantes.

Une hallucinante perquisition

En 2018, un événement sans précédent secoua le renseignement européen : la police autrichienne perquisitionna les bureaux du BVT et saisit des documents ultra-sensibles. L’affaire, sur fond de querelles partisanes, fut perçue comme une inquiétante ingérence politico-judiciaire dans le travail des services de renseignement, dont le secret et la discrétion sont les Pierres angulaires. Ce coup de force provoqua un séisme à Bruxelles : l’Autriche fut suspendue du Club de Berne, réseau d’échange d’informations entre services européens, et mise au ban de la coopération sécuritaire entre les pays de l’EU.

Espionnage au profit de Moscou

Deux ans plus tard, un autre scandale éclata : Egisto Ott, haut responsable du renseignement autrichien, fut arrêté, soupçonné d’avoir vendu des secrets d’État à la Russie. L’enquête révéla une infiltration russe de grande ampleur, au cœur même de l’appareil sécuritaire autrichien.

La même année, une autre affaire ternit davantage encore la réputation de Vienne : plusieurs agents autrichiens auraient aidé Jan Marsalek, ex-directeur de la société allemande Wirecard, à fuir vers la Russie. Les investigations ont révélé que Marsalek – aujourd’hui réfugié à Moscou sous la protection des services secrets russes – a bénéficié de complicités au sein même du renseignement autrichien.

Ces scandales en chaîne ont transformé l’Autriche en véritable point de fixation : pour de nombreux observateurs, Vienne est devenue « une base arrière pour des espions ciblant l’Europe ». Le gouvernement tenta de réagir en refondant entièrement ses services. Le DSN a succédé au BVT, mais le scandale de « l’espion frériste » prouve que les failles du passé n’ont jamais été totalement colmatées.

Déclarer la guerre à l’islam politique

Si les Frères musulmans ont choisi d’infiltrer le renseignement autrichien, c’est parce que Vienne est la capitale européenne la plus rigoureuse dans la lutte contre l’islam politique. Depuis une décennie, le pays mène une politique assumée de lutte contre les tentacules des Frères musulmans, accusés de « menacer l’ordre constitutionnel ».

Le 2 novembre 2020, un attentat islamiste frappa la capitale autrichienne. L’auteur, déjà fiché par les services antiterroristes, avait des liens avec des réseaux fréristes locaux que le renseignement considérait jusqu’alors comme « modérés ». L’enquête révéla que ces réseaux, loin d’être pacifistes, servaient d’interface idéologique entre islam politique et radicalisme violent.

Les enquêteurs ont établi l’implication des Frères musulmans dans l’incitation à l’attentat de Vienne, estimant qu’il s’agissait très probablement d’une opération de représailles ayant pour objectif d’adresser un avertissement au gouvernement autrichien. Un avertissement lié aux restrictions imposées par Vienne sur les transferts d’actifs financiers et immobiliers appartenant à la branche internationale des Frères musulmans vers le territoire autrichien.

À l’époque, le ‘‘Tanzim al-dawli’’ [‘‘l’organisation internationale’’] de la confrérie – un organe secret dont les Frères musulmans ont longtemps nié jusqu’à l’existence même – voulait transférer discrètement ses avoirs clandestins de Londres à Vienne, pour les soustraire à d’éventuels gels financiers, à la suite des menaces proférées par Donald Trump, en février 2017, d’inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Des craintes ravivées ensuite par le scandale des financements qataris, révélé par Qatar Papers, le livre-enquête des journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbrunot, publié au printemps 2019.

Opération Louxor, un coup d’éclat manqué

L’onde de choc provoquée par les révélations de l’enquête sur l’attentat de Vienne a sidéré l’opinion et la classe politique autrichiennes. Sous la pression, le gouvernement décida de dissoudre le BVT pour créer la Direction de la Sécurité d’État et du Renseignement (DSN), dotée de prérogatives de contrôle et de sécurité renforcées. Et le chancelier Sebastian Kurz déclara la guerre aux organisations fréristes, appelant l’Union européenne à s’attaquer à « la problématique de l’islam politique ». Dans un entretien au quotidien Die Welt, il déclara : « J’appelle à mettre fin à la tolérance mal comprise, à une prise de conscience, par l’ensemble des pays européens, du danger que représente l’idéologie de l’islam politique pour notre liberté et pour notre modèle de vie européen. »

Dans la foulée, le Parlement autrichien adopta, en juillet 2021, une loi interdisant la détention et la propagation des symboles, slogans et publications des Frères musulmans. Et les autorités intensifièrent les contrôles sur les associations et centres culturels liés à la confrérie, dans le cadre de leur stratégie de lutte contre « l’extrémisme idéologique ».

Auparavant, le 3 novembre 2021, le ministère de l’Intérieur autrichien avait lancé la plus vaste campagne d’arrestations dans l’Histoire du pays, baptisée ‘‘opération Luxor’’. Un coup de filet visant plus de cent personnalités et entités soupçonnées de liens avec les réseaux des Frères musulmans.

Cependant, la plupart des procédures judiciaires issues de ces perquisitions n’ont pas débouché sur des condamnations. Ce qui a valu au DSN de vives critiques, en raison notamment des multiples lacunes et failles qui ont entaché les enquêtes préliminaires menées avant le coup de filet, compromettant ainsi l’efficacité de l’opération.

Les récentes révélations sur l’infiltration d’agents des Frères musulmans au sein du département antiterroriste du DSN expliquent les raisons d’un tel ratage : les personnalités et structures de la confrérie visées par les perquisitions étaient alertées au préalable, par des espions fréristes infiltrés, des investigations les concernant. Ce qui leur permettait d’anticiper les perquisitions et de faire disparaître les preuves qui pourraient les confondre devant les tribunaux.

Ironie tragique : le DSN, né du traumatisme provoqué par l’implication des Frères musulmans dans l’attentat de Vienne, en novembre 2020, se retrouve, quatre ans plus tard, infiltré et espionné par la confrérie islamiste qu’il est censé surveiller !