Le Covid-19, agent secret d’Allah ou de Jehovah



Martine Gozlan (*)

L’écrivain Emile Habibi, Palestinien de Haïfa resté en Israël après 1948, avait inventé un joli mot pour qualifier l’état d’esprit des individus qui vivent l’ambiguité au quotidien : peptimiste. Un cocktail d’espérance et de lassitude, quelque part entre l’optimisme et le pessimisme. C’est exactement le terme qui convient aujourd’hui face aux conséquences de l’épidémie sur les religions.

Nous autres peptimistes retiendrons donc que les plus grandes fêtes chrétiennes, juives et musulmanes- Pâques, Pessah, le Ramadan- se sont déroulées la plupart du temps en observant les consignes de confinement données par les autorités des trois religions. A la Mecque l’image de la Kaaba solitaire frappera les esprits pour longtemps. Elle fait espérer l’écrivain Kamel Daoud : «  L’islamisme a trouvé une souche plus féroce que lui ! » relève-t-il dans les colonnes du Point. L’interdiction des rassemblements, en privatisant pour la première fois la pratique musulmane, serait un premier pas vers la laïcisation. L’individu, confiné dans ses quelques arpents de foi sincère ou d’indifférence décontractée, pourrait enfin se débarrasser de la tutelle du collectif.

Mais le fanatisme fait de la résistance. En banlieue parisienne, aux Mureaux, au Blanc Mesnil, signale l’universitaire Bernard Rougier qui a dirigé l’excellent ouvrage «  Les territoires conquis de l’islamisme » (Presses universitaires de France), les imams expliquent qu’Allah répond aux turpitudes et à la fornication en envoyant « des calamités inconnues ». Le Covid-19, messager divin ? C’est la version salafiste, celle que reprend avec allégresse l’aimable Hani Ramadan, frère de Tariq, et ardent partisan, on s’en souvient, de la lapidation. Sur les posts ramadanesques fleurit le hashtag coronasoldatdallah qui célèbre la contamination des soldats du porte-avion Charles de Gaulle. On retrouve cette heureuse expression sur les lèvres d’un imam de Gaza. L’islamisme a flairé la bonne occase : pas question de laisser passer le virus sans l’enrôler dans les armées des vrais croyants. L’atmosphère est diablement propice, notamment dans cette France mécréante qui a jusqu’ici pris le voile avec des pincettes et se lance désormais dans une chasse tous azimuts au masque sanitaire. « Tout le monde veut se couvrir, la sunna est le chemin de la vérité ! » se rengorgent les dévots sur les réseaux sociaux.

On peut aussi prendre l’affaire à l’envers : c’est l’extase des foules qui a dopé le virus. Comme au Pakistan. Plus de cent mille fidèles du Tabligh, ce mouvement qualifié fallacieusement de piétiste alors qu’il sert souvent de sas vers le djihad, se sont rassemblés du 10 au 12 mars près de Lahore. Le monde entier commençait à se confiner mais les Tablighis venus de 70 pays ont fait assaut de génuflexions collées-serrées pendant deux jours sans interruption. Puis ils se sont dispersés. Et le Covid avec eux, dûment vivifié par ce fantastique bain de foule. C’est ainsi que le Pakistan a été contaminé. Et le virus a cheminé partout, jusqu’à Gaza, ce qui doit expliquer la reconnaissance de l’imam palestinien. Devant l’expansion de l’épidémie dans un pays où la situation sanitaire est désastreuse même en temps habituel, croyez-vous que les mosquées aient été fermées ? Le gouvernement d’Islamabad en a été bien entendu incapable en raison des puissants lobbies ultra-religieux. Les médecins, désespérés, ont donc manifesté leur colère. Sans résultat.

A l’autre bout du monde islamique, au Maroc, c’est l’inverse qui s’est produit. Le Conseil supérieur des Ulémas, dans un communiqué – une fatwa selon les termes exacts – indique : « La protection des vies prime sur l’accomplissement de la religion ». Il prône un confinement intégral de la religion. Le royaume avait grand besoin de ces recommandations car, voici un mois, des centaines de bigots s’étaient pressés dans les rues de Tanger et de Fès en suppliant Allah de les délivrer du mal.

En Israël, les juifs des quartiers ultra-orthodoxes de Jérusalem, à Mea Shearim, et à Bnei Brak, la banlieue pudibonde de Tel-Aviv, leur ressemblaient, sinon comme des frères, du moins comme des cousins. C’est dans ces territoires quasi autonomes, gouvernés par des rabbins archaïques, que le corona s’est répandu à la vitesse de l’éclair. Le refus de fermer les synagogues et la promiscuité ont presque déclenché une guerre civile. Il a fallu l’intervention musclée de la police et le bouclage intégral des zones ultra-orthodoxes pour tenter d’endiguer la catastrophe. Du boulot pour le ministre de la santé. Enfin, pas vraiment : car Yaakov Litzman, le ministre en question, est un hassid de la secte de Guer, l’une des plus intransigeantes de la planète obscurantiste. Il a non seulement protégé ses compagnons d’oraison mais s’est rendu aux prières collectives, se contaminant et infectant une bonne partie du gouvernement israélien. Aux dernières nouvelles l’homme est en bonne santé mais aurait enfin quitté son poste. Encore un coup du corona, cet agent secret de Jehovah ou d’Allah.

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.