Le Moyen-Orient face aux défis post-Covid 19



Fabienne Durand (*)

Les conséquences de la pandémie du coronavirus différent d’une région à une autre de la planète. Elle s’accentuent notamment dans les zones de conflits où les systèmes de santé ne fonctionnent plus ou sont défaillants. Le risque principal est de voir s’exacerber des tensions et conflits existants, notamment au Moyen-Orient. Ainsi la stabilité de cette région qui s’étend du Golfe arabo-persique au Maghreb est essentielle pour l’équilibre économique et sécuritaire du monde.

Le Covid-19 a touché la région de façon inégale et il est légitime de s’interroger sur l’impact de cette crise sanitaire, qui a été inégalement gérée par les États concernés. Tout d’abord, quelles seront les conséquences probables sur les plans politique, social et en matière de durabilité pour les Etats de la région ? Ensuite, quels Etats risquent de tirer profit de cette crise inédite, à l’échelle du monde arabe ou parmi les puissances mondiales, comme les États-Unis, la Russie ou la Chine ?

On observe, tout d’abord, que le Covid-19 a déclenché au Moyen-Orient les mêmes réflexes caractéristiques, bien que la région et notamment les pays du Golfe ont déjà connu cette famille de virus, ayant été affectée en 2012 par le coronavirus du syndrome respiratoire, MERS-Cov : le déni de la réalité, au moins dans un premier temps, la politisation de la crise, exploitée telle une fenêtre d’opportunité contre les opposants, un renforcement du contrôle social, enfin la prolifération de rumeurs complotistes.
On observe une instrumentalisation de la crise sanitaire par les religieux radicaux : le virus serait transmis par les communautés chiites, pour les uns, tandis pour les autres, il s’agirait d’un virus « impérialiste ». Par ailleurs, le manque de transparence et de fiabilité concernant les chiffres des personnes affectées est propre à la culture autoritaire. Cette pratique classique du mensonge d’Etat par les régimes autoritaires tient au fait que, selon eux, le succès ne se mesurera pas par la capacité à juguler la pandémie mais par la dissimulation la plus efficace possible du coût humain du virus.

Sur le plan économique, les conséquences de cette crise sanitaire ne seront pas les même dans tous les États. Certains pays, comme les Emirats arabes unis, le Koweit, le Qatar ou l’Arabie saoudite s’en sortiront mieux. D’abord parce que les réserves financières de ces pays sont très importantes, ensuite parce qu’ils sont peu endettés. S’agissant en particulier de l’Arabie saoudite, sa dette ne dépasse pas 25 % de son PIB. Sa capacité d’endettement est immense, même avec un baril à 25 dollars. L’Arabie peut sans difficulté lever 100 à 150 milliards de dollars sur les marchés, de quoi lui permettre de passer la crise sanitaire, de jouer le pétrole à la baisse, pendant un certain temps, sans toutefois mettre en danger ses équilibres internes.

A l’inverse, l’Iran, abordera la sortie de crise dans des conditions de faiblesse accrue. Le fait qu’il ait cru devoir faire appel au FMI, pour la première fois depuis 60 ans, est en soi un indicateur de taille. De même, la décision prise par Téhéran, pour des raisons économiques, de procéder à une levée très tôt du confinement. Il est vital pour l’Iran que la relance de la demande chinoise de pétrole ne se fasse pas trop attendre et que la Chine poursuivre sa politique d’achat du pétrole iranien, en contournant les sanctions américaines.

De nombreux autres États de la région sont dans une situation économique critique, qui va être aggravée par la crise sanitaire. C’est la cas du Liban, qui avait déjà annoncé avant la crise qu’il suspendait le remboursement de sa dette publique ; de la Jordanie, où la dette publique représente 97% du PIB ; de l’Algérie dont l’économie est dépendante de la rente pétrolière à plus de 97% ; de la Tunisie et de l’Égypte, dont la dette publique est supérieure à 80 % du PIB, tandis que plus de 50 % de leurs populations travaillent dans l’économie informelle, en raison d’un chômage supérieur à 20 %, alors que la manne du tourisme est affectée, puisque le tourisme, qui représente 10 % du PIB, est quasiment inexistant cette année.

Par ailleurs, l’aggravation de la situation économique et sociale aura des conséquences sur les tensions politiques internes. Il est évident que c’est dans les pays en conflit – comme l’Irak, la Libye, le Yémen et surtout la Syrie – que les conséquences seront les plus déplorables, aggravant le chaos existant. Ainsi, en raison de la nécessaire entraide dans la lutte contre le virus, les Emirats arabes unis ont accentué leur rapprochement avec Damas. D’autres pays, pour pouvoir apporter une aide humanitaire, pourraient, à leur tour, accepter une certaine normalisation avec le régime syrien.

Sur le plan géopolitique, la gravité de cette crise sanitaire inédite, touchant aussi bien les acteurs régionaux que les grandes puissances extérieures, devrait entrainer une baisse générale des tensions et conflits et donc moins de violence. Mais, certains acteurs pourraient y voir aussi une fenêtre d’opportunité – qu’il s’agisse de d’acteurs non étatiques, comme Daech, ou d’États, comme l’Iran – pour sortir de l’impasse dans laquelle ils se trouvent actuellement.

S’agissant, du « grand jeu international » entre les puissances mondiale (Etats-unis, Russie et Chine) au Moyen Orient, il est probable que le désengagement américain s’accélère. La Russie devrait consolider ses acquis en matière d’influence, en Syrie notamment. En revanche, la pandémie, qui a entrainé une chute de la production en Chine et donc une chute de la demande chinoise en matière de pétrole, a affecté l’accord qui unissait les pays de l’OPEP, conduits par l’Arabie Saoudite, et les pays dits « non OPEP », conduits par la Russie. La réunion de Vienne, qui portait sur la recherche de solutions à apporter à la baisse des prix du pétrole, le 6 mars dernier, a débouché sur la rupture de la Russie, qui a décidé de mettre fin à l’accord mis en place en 2016. Ainsi le groupe « OPEP + » constitué en 2016, qui contrôlait plus de la moitié de la production mondiale de pétrole est donc aujourd’hui dans l’impasse.

Sur le plan des équilibres régionaux, la Turquie pourrait tirer profit de la crise, au nord de la Syrie. Même si l’Iran peut maintenir ses positions, en dépit de son affaiblissement. Israël ne gagnera pas en matière d’influence non plus. D’autant plus que, comme son rival iranien, l’Etat hébreu connait de grandes difficultés sur le plan politique interne.

En revanche, l’affaiblissement des Etats-Unis et de la Russie dans la région pourrait profiter à la Chine, déjà très active dans le Golfe et en Irak, comme en Égypte et au Magreb. L’Iran, du fait de son isolement dépend de plus en plus de la Chine. Son affaiblissement ne fait qu’accroitre sa dépendance vis-à-vis de Pékin. Par ailleurs, la Chine peut aussi assurer les besoins de financements de certains Etats-clefs pour les équilibres régionaux, comme l’Egypte. D’autant plus que pour la Chine, l’Egypte peut représenter un jalon important pour son projet « Road and Belt Initiative » (nouvelle route de la soie), en Mer Rouge et en Méditerranée. La stratégie de pénétration chinoise en Egypte peut trouver une synergie avec l’Arabie saoudite et d’autres Etats du Golfe.

Toutefois les intérêts chinois ont des limites, et il est peu probable que Pékin s’engage dans des situations de crise, comme en Irak ou en Syrie, comme l’ont fait les Etats-Unis ou la Russie. Elle n’y a aucun intérêt. Elle devra, cependant, trouver un arbitrage entre ses intérêts en Arabie saoudite et ceux qu’elle a en Iran.
In fine, la crise du Covid-19 ne devrait pas entrainer de bouleversements majeurs dans le monde arabe, perse et turc, même si la période est tourmentée dans la région comme ailleurs. La tendance générale est plutôt à l’apaisement et à l’entraide, car aucune des forces régionales influentes n’a intérêt à favoriser des explosions sociales, avec des conséquences politiques non maîtrisées, comme en 2011.

* Politologie et consultante, spécialiste des questions environnementales