Misère de la philosophie!



Hamid Zanaz (*)

Que pourraient nous dire les philosophes alors que nous vivons une crise pandémique qui nous oblige à rester confinés chez nous et à éviter nos semblables? De toute évidence, nous devrons tendre l’oreille à la parole scientifique, médicale et technique. Les savants sont les seuls à pouvoir nous apporter des réponses pratiques sur la manière de répondre aux attaques de ce dangereux virus.

En ce qui concerne les philosophes, nous trouvons chez eux beaucoup de questions et peu de réponses. Des débats, des polémiques, qui peuvent fournir non seulement des informations utiles sur cette situation désastreuse, mais qui révèlent également ce qui se passe dans la « tête » de certains penseurs contemporains. Voir se manifester certaines de leurs tendances dissimulées, pour ne pas dire refoulées depuis longtemps. Cette pandémie mondiale représente, pour beaucoup d’entre eux, une opportunité cynique d’essayer de prouver la validité de leurs thèses et prédictions. Une aubaine idéologique.

Fidèle à ses habitudes, le penseur et linguiste Américain Noam Chomsky y trouve, par exemple, une énième occasion pour pousser son coup de gueule récurrent contre le capitalisme. Ce capitalisme néolibéral qui n’a pas pris les mesures proactives nécessaires, en dépit du fait que la pandémie était attendue (en particulier depuis l’épidémie de SARS en 2003). Ce système capitaliste sauvage ne se soucie guère d’empêcher une future catastrophe car cela n’est pas économiquement rentable, selon le vieux penseur Américain viscéralement anti-libéral. Il n’hésite pas à dire que la logique capitaliste traite les catastrophes selon sa vision commerciale du monde. Mais sans évoquer la moindre responsabilité de la Chine sous les bottes du parti communisto-libéral !

Slavoj Žižek emprunte le même chemin facile, il ne voit dans le Covid-19 que l’incarnation claire et la preuve irréfutable de l’échec de la « mondialisation marchande » et de l’absurdité du populisme montant en Occident. Comme si tout était prêt dans l’esprit du philosophe slovène. N’a-t-il pas publié un livre sur la pandémie au début de la crise sanitaire mondiale sous le titre « Pandémie, Covid-19 secoue le monde » ?

Il nous sert encore fois sa nouvelle vieille solution magique : la restructuration  du régime communiste comme seule solution au problème du monde moderne. Le discours de Slavoj Žižek sur les leçons écologiques que nous devrions tirer de cette catastrophe pandémique est raisonnable, voire nécessaire. En revanche, ses propos sur notre vie moderne qui serait dépourvue de sens restent loin de la réalité, car rien n’indique que le capitalisme est seul responsable de la perte de ce sens global supposé de la vie. D’ailleurs, la vie a-t-elle jamais eu un sens partagé par tous les humains ? « Je continue à croire, nous confie Albert Camus, que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens, et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir. » Loin du supposé sens que veut donner Žižek à notre vie, tout homme donne le sens qu’il veut à sa vie. Même si nous savions déjà depuis Schopenhauer que la vie est une « affaire qui ne couvre pas ses frais ».

Quant au philosophe Italien Giorgio Agamben, il a trouvé dans le Covid-19 et le confinement sévère imposé aux citoyens Italiens l’occasion de recycler sa théorie exposée dans L’État d’Exception, son livre paru en 2003. Selon lui, les gouvernements ont commencé à habituer les gens à vivre dans des conditions exceptionnelles au point où l’exception est devenue la règle, un état normal. Dans un article intitulé « Coronavirus et état d’exception », publié dans le journal italien Il Manifesto, il critiquait ouvertement les mesures sécuritaires prises par les gouvernements. Il écrivait alors, noir sur blanc, qu’il « semblerait que, le terrorisme étant épuisé comme cause de mesures d’exception, l’invention d’une épidémie puisse offrir le prétexte idéal pour étendre (les mesures d’exception) au-delà de toutes les limites » ! Supposée épidémie, le Covid-19 n’est rien d’autre qu’une sorte de grippe, selon le philosophe Italien.

Le 17 mars 2020, il reprend encore sa chanson habituelle : « Les gens ont été tellement habitués à vivre dans des conditions de crise et d’urgence pérennes qu’ils ne semblent pas remarquer que leur vie a été réduite à une condition purement biologique ». Tout est planifié par les autorités pour maintenir les populations dans la peur et dans l’insécurité, pour les dominer et les laisser patauger dans « l’état d’exception », sa théorie. Les anges blancs combattent le virus pour améliorer le réel, Giorgio Agamben travaille pour plier le réel aux exigences de sa théorie.

Contrairement à la majorité des héritiers de Platon, le philosophe Français André-Comte Sponville dédramatise ce que nous vivons. Il reprend à son compte, lui le grand philosophe, une phrase galvaudée, devenue presque un dicton populaire : « La mort fait partie de la vie ». Comme si on ne le savait pas ! En tout cas, monsieur Sponville nous rassure, nous n’allons pas tous mourir du Covid-19. Et notre philosophe va jusqu’à poser une question cynique : pourquoi devrais-je pleurer les victimes du virus, dont l’âge moyen est de 81 ans ? Si 95% d’entre eux ont plus de 60 ans? Le philosophe est davantage préoccupé par l’avenir de ses enfants que par la santé de ces vieillards mourants. Attention, nous avertit-il, ne faites pas de la santé la valeur suprême de votre existence !

Pierre Zaoui, chercheur et philosophe, en profite pour régler ses comptes avec les méchants transhumanistes. Il considère que la pandémie du Covid-19 est un coup porté à l’arrogance de ces extrémistes optimistes qui vénèrent la science telle une croyance suprême. Contrairement à ce qu’ils prétendent, le philosophe Zaoui explique que l’homme n’est pas aussi fort qu’il le pense, que sa vie est vulnérable, et que la technologie ou le progrès de la science ne peuvent pas le protéger de la douleur et de la mort. Et que « l’homme-dieu » tant espéré par eux n’est pas pour demain. Heureusement que la faiblesse ou la fragilité d’une personne n’est pas seulement un manque ou une incomplétude, mais aussi une sensibilité, une poésie, une capacité de l’humanité à posséder une tendresse incomparable.

Ce que le philosophe Pierre Zaoui ignore, c’est le but des transhumanistes, qui n’est qu’une tentative de transcender la faiblesse humaine et son exposition constante aux virus et aux maladies. Qui pourrait aujourd’hui rejeter une possibilité de se protéger technologiquement contre le Covid-19 ou autres virus ou maladies, pour préserver la poésie, la sensibilité et la tendresse ?

Malheureusement, il n’est plus considéré comme philosophe par ses pairs depuis des décennies, sinon Bernard-Henri Lévy serait médaille d’or dans les jeux olympiques de l’impatience philosophique. Il analyse déjà la pandémie et lui règle son sort ontologique dans « Ce virus qui rend fou », son nouveau livre. Il sait déjà ce que nous dit ce virus  de notre société ! Son rapport au mal, au tragique, à la mort ! N’est-il pas prétentieux de répondre dès maintenant à des questions qui nécessitent  beaucoup de recul telles que : A-t-on bien fait de mettre la planète à l’arrêt ? A-t-on raison d’espérer que, de ce coma où on l’a plongé, notre monde sorte régénéré ? etc. Il est vrai que le virus de la modestie n’a jamais tué un pseudo-philosophe !

Il nous arrive parfois, et ce même lorsqu’on est philosophe, de rater des occasions de nous taire !

* Ecrivain et essayiste, dernier ouvrage paru « L’Europe face à l’invasion islamique » (Editions de Paris, 2019) .