Le fake news au temps du Coronavirus



Le 16 avril, trois sénateurs français, Christian Cambon, Olivier Cadic et Rachel Mazuire, tous membres de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat, ont publié une étude intitulée « Désinformation, cyber attaques et cyber malveillance l’autre guerre COVID-19 » qui recommande au gouvernement de mettre en place une force de réaction cyber pour lutter contre les fake news et répondre à la stratégie adoptée par certaines puissances étrangères pour influencer les lecteurs en ligne.

Par Roland Jacquard
Écrivain et consultant, président du Roland Jacquard Global Security Consulting (RJGSC).

L’étude a constaté que des pays comme la Chine tentaient agressivement de pousser un récit, par le biais d’informations inexactes ou tronquées, qui attaquait et était extrêmement préjudiciable aux principes démocratiques de la France et de ses institutions, ainsi que d’autres nations démocratiques. L’étude a relevé avec inquiétude qu’une guerre de la communication avait été initiée par ces pays, en vue de réécrire l’Histoire et dénigrer les démocraties pour préparer la reconfiguration du paysage géopolitique de l’après-crise.

Avant la publication de l’étude, la France a été témoin de semaines de désinformation diffusée par le site web et les réseaux sociaux de l’ambassade de Chine à Paris, incitant finalement le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères à convoquer l’ambassadeur chinois pour exprimer sa désapprobation.

Depuis que l’épidémie de coronavirus s’est répandue dans le monde, nous assistons à une nette augmentation du nombre de publications sur les médias sociaux ou électroniques de récits fabriqués de toutes pièces ou de fake news par des entités étatiques ou non-étatiques. La désinformation va de l’attaque directe et de la tentative d’atteinte à la réputation des nations à la diffusion de fausses informations liées au Covid-19 dans le but de semer la peur et de créer la panique. Comme l’ont justement mis en garde les sénateurs français, quelques pays se sont appropriés cette situation d’incertitude en diffusant constamment de fausses informations contre leur opposant, souvent au moyen de faux comptes sur les médias sociaux, de supports médiatiques douteux ou directement par l’intermédiaire de l’appareil d’État.

À cet égard, un rapport du site d’information Politico, fait référence à une étude du département d’État américain qui a remarqué des messages anti-américains similaires de la part de la Russie, de l’Iran et de la Chine, qui accusent les États-Unis de développer le coronavirus et de tenter de l’utiliser comme une arme, et qui nient complètement les origines du virus en provenance de Chine. Des blogs hébergés par les sites web du gouvernement et les médias publics de ces trois pays ont accusé les troupes américaines de propager le virus, ont tenu les sanctions américaines responsables de la mort d’Iraniens. tout en mettant en avant la capacité de la Chine à répondre avec succès à la pandémie, ce qui n’était pas le cas de l’Amérique. Un site web géré par le ministère russe de la Défense, par exemple, met en avant la théorie de la conspiration selon laquelle le milliardaire Bill Gates aurait joué un rôle dans la création du virus. De même, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lijian Zhao, a tweeté un article affirmant que le coronavirus pourrait provenir des États-Unis. Un autre article de Russia Today a mis en lumière une affirmation du chef du Corps des Gardiens de la Révolution islamique en Iran, selon laquelle le virus pourrait être une arme biologique américaine.

Le Pakistan est un autre pays où l’on a observé la diffusion des fake news. L’armée pakistanaise, tout comme ses homologues chinois, est connue pour exploiter des centaines de faux comptes sur les réseaux sociaux afin de pousser son propre récit et de recourir à la propagande contre des pays comme les États-Unis, Israël et l’Inde.

L’un de ces récits a consisté à projeter ces États comme encourageant l’islamophobie. Récemment, des informations sur une congrégation religieuse islamique Tablighi Jamaat   forte de 9.000 membres, qui s’est tenue (début mars 2020) à Delhi, la capitale indienne, et qui a causé plus de 1.000 cas confirmés de COVID-19 et au moins 10 décès, ont été utilisées pour attiser les tensions entre hindous et musulmans en Inde.

Bien que cette congrégation religieuse, composée de membres des Tabligh d’Inde et d’ailleurs, y compris d’Europe, ait conduit à une augmentation spectaculaire du nombre de cas de Covid dans le pays, la fausse histoire créée était que l’Inde tenait les musulmans pour responsables de la propagation du virus. Les ennuis ne se sont pas arrêtés là : cette propagande s’est également répandue au Moyen-Orient, une région qui accueille une importante diaspora indienne. Selon nos investigations, un compte Twitter pakistanais @pak_fauj a changé de nom pour se faire passer pour le compte de Mona bin Fahad al Said @SayyidaMona, membre de la famille royale omanaise, et a diffusé un tweet négatif prétendant que « Oman est aux côtés de ses frères et sœurs musulmans en Inde. Si le gouvernement indien ne met pas fin à la persécution des musulmans, alors un million de travailleurs vivant à Oman pourraient être expulsés. Je ne manquerai pas d’aborder cette question avec le sultan d’Oman ». Ce tweet a ensuite été retweeté par de nombreuses personnes, dont des membres des médias pakistanais. Il est intéressant de noter que, même si la princesse omanaise a ensuite publié une déclaration précisant que ce « post offensif » avait été publié par le biais d’un faux compte se faisant passer pour le sien, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Shah Mehmood Qureshi, a affirmé lors d’un point de presse, qu’Oman avait demandé aux travailleurs indiens de partir, en raison des mauvais traitements infligés aux musulmans dans leurs pays.

Alors que des pays comme la Chine, l’Iran et le Pakistan détournent le cyber espace pour alimenter leur propre propagande, ils ont fait en sorte que leurs propres citoyens soient tenus à l’écart de toute « influence extérieure ». Il n’est donc pas surprenant que la Chine elle-même ait lancé une campagne de répression sur ses sites web afin d’endiguer ce qu’elle appelle les « fake news » dans le contexte de la pandémie du coronavirus. Selon l’administration du cyber espace de Chine (CAC), l’organisme de surveillance d’Internet en Chine, les autorités chinoises ont supprimé plus de 6.000 articles et fermé plus de 18.500 comptes depuis mars 2020, car ces comptes encourageaient la diffusion de fausses informations sur l’épidémie et avaient un « impact social négatif » !