L’épopée des sans-grades, l’infamie des lâches profiteurs et autres vermines délatrices



Jean Marie Montali (*)

Quand ça sera fini, si ça finit un jour, il y aura de beaux moments d’émotion solennelle et télévisée. Les ministres, dans leur bleu costume, se féliciteront d’avoir gagné la guerre. Ils auront le ton qui convient, ni trop attendri, ni trop martial. On connaît la chanson. Ils auront des ruses de langage, des transpositions subtiles, des inflexions mesurées qui feront de cette aventure une victoire collective. Ça donnera des érections aux pilleurs de PQ et de coquillettes d’appartenir au peuple héroïque.

« C’est la guerre », a dit le Président et bien sûr, on l’aura gagnée. On oubliera qu’il y a eut des profiteurs, des lâches, des pilleurs de pâtes et de riz, on oubliera le remuement des vermines, pourries de la tête et du coeur, celles qui ont composé le 17, en se repoissant la mèche à la salive, pour dénoncer les voisins ou un Chinois. Ou pire encore, ces petits propriétaires claquemurés chez eux, dans les conserves, à pisser dans leur froc en attendant que la locataire déménage parce qu’elle est infirmière. Ou qu’elle crève. Une infirmière dans leur 2-3 pièces, par temps de virus, ça leur a donné des idées noires, un grouillement de sales petites idées, comme des punaises. On oubliera qu’il y a des gens qui sont comme des éviers qu’on vide : il ne faudrait pas voir au fond. « Monsieur le brigadier, ma voisine est infirmière, et quand c’est qu’elle reviendra, si elle meurt pas en route, elle va nous refiler le connardo-virus, faudrait pas qu’elle déménage, question santé publique ? Mon général, mon voisin fait les courses sans ausweis, et dans la rue y’a un Chinois, ou quelque chose comme ça, qui mange du pâté de pangolin. Si, si, si, il le fait venir de Shanghaï ! Monsieur l’agent, je veux pas calomnier ni rien, on est pas là pour ça, mais quand même ! Un Chinois ! ». 300 % d’appels de dénonciations anonymes à la police en plus, dès le début du confinement…

Mais quand ça sera fini, les ministres parleront d’une voix épaisse et distinguée, onctueuse et gélatineuse. Ils diront : « notre » système hospitalier, « nos » soignants, « nos » médecins et « nos » chères infirmières. Un peu comme on dit nos monuments, nos grands hommes, nos anciens combattants, nos sportifs, nos footballeurs, notre armée. Nos Poilus, nos chers poilus.  On fera l’éloge de l’hôpital et du peuple. On oubliera le courage des uns, la lâcheté des autres. On mélangera tout, pour faire de notre confinement à bouffer des cacahouètes sur la canapé, en caleçon devant Netflix, une épopée en chromos comme les autres guerres, les vraies.

Le souvenir aura le goût du dévouement, de l’élévation collégiale et unanime. Nous sortirons grandis de cette guerre : 66 millions de Français, 66 millions de Résistants, soudés face à la maladie, unis, compacts et solides derrière ceux qui ont lutté en première ligne.

Et les infirmières, qu’en penseront-elle ? « Nos » infirmières ? « Notre » personnel soignant ? Tous ces « nos », tous ces compléments de noms, ces adjectifs et pronoms personnels, ça les dépersonnalisera. Elles seront individuellement dépouillées de leurs jours de garde, de leurs nuits de veille au milieu des malades, de leur fatigue, de leur peur, de ces heures à tenir la main d’un mourant pour ne pas qu’il meure seul. Maman, soeur, épouse. Humaine, tellement humaine. Peut-on imaginer ça ? Est-ce que les ministres, avec leur costume de maître d’hôtel, savent ce qu’elles ont réellement vécu ? Ce qu’elles ont vraiment ressenti lorsque les masques n’arrivaient pas ? Lorsqu’elles se taillaient des blouses de protection dans de sacs poubelles ? Lorsque elles lisaient les communiqués de telle ou telle Préfecture appelant à la charité publique pour les équiper : en 1914, on collectait de l’or pour fondre des munitions. En 2020, on collectait des draps en coton pour confectionner des blouses à nos infirmières ! En France !

Quand ça sera fini, si ça finit un jour, on aura oublié que cette guerre a été d’abord un Verdun sanitaire où le simple soldat a davantage compté que le général. Les sans-grades étaient recroquevillés sur leur position : à l’hôpital, derrière le volant d’un poids lourd, derrière une caisse de supermarché, une benne à ordure, dans une voiture de police, un casque de pompier sur la tête, un balai à la main, chez lui à confectionner des masques, que sais-je encore, toute cette armée d’anonymes, d’invisibles héroïques, optimistes en désespoir de cause, très loin des généraux et des stratèges gonflés de suffisance qui, dans les hautes sphères, échafaudaient des plans de bataille. Et cette même obstination merveilleusement farouche qu’au Fort de Vaux : le virus ne passera pas ! Quelle leçon ! Ces laborieux nous ont montré que la société est faite de petits. Mieux encore : ils nous ont réappris ce beau mot, solidarité. Parce que la menace était collective, voilà qu’il s’est formé grâce à eux ce qu’on croyait impossible depuis longtemps : une conscience collective. Une conscience d’abeilles dans la ruche, unies pour se défendre et bâtir. Je trouve ça beau que cette reconstruction d’une conscience collective vienne d’en bas, pas d’en haut. Ça fera de bonnes fondations pour l’Après.

C’est pour ça que, quand ça sera fini, si ça finit un jour, qu’on retrouvera sa place d’homme dans la rue, d’homme au travail (c’est quelque chose d’être un homme vivant qui marche, quand même !), il ne faudra pas oublier nos infirmières, nos médecins, nos balayeurs, nos éboueurs, nos livreurs, nos camionneurs, tous ceux qui ont eu, d’une façon ou d’une autre, le courage de s’engager vraiment et d’être généreux, disponibles. J’espère qu’on n’oubliera pas tous ces « humbles » qui sont resté à la tâche sans faillir, et souvent sans protection, parce que ceux-là, ils ont fait bien plus que leur boulot. Ils ont assuré le maintien en bonne santé de la nation lorsqu’elle vacillait sur ses bases. C’est grâce à eux qu’un jour nous serons en mesure d’entamer notre convalescence. Que j’aime cette idée !

Si on l’oublie, c’est qu’on aura rien compris à cette crise.

* Journaliste et essayiste, ancien directeur exécutif du Figaro Magazine.