Asia Bibi et le trou noir pakistanais



Martine Gozlan (*)

Asia a pu enfin fuir l’Asie. Asia Bibi, Pakistanaise chrétienne, a quitté son pays natal après dix ans de cauchemar. Dix ans dans le couloir de la mort de la prison où elle a été jetée en 2009 pour « blasphème ». Au Pakistan, le « blasphème » est un crime : il permet à tout un chacun d’accuser son voisin, sa voisine d’insulte à l’islam et à son prophète.

Un couteau, une corde, un supplice suspendus au dessus des têtes infidèles. Pour Asia Bibi – dont on ne connaitrait sans doute pas la tragique odyssée en Occident sans l’énergie d’une journaliste, Anne-Isabelle Tollet, qui a fait campagne et écrit pour elle – tout a commencé par une histoire d’eau. De l’eau qui se changera en sang pour ses ennemis. Par une journée étouffante de 2009, Asia se penche vers un puits proche et y prend une gorgée d’eau. Des voisines s’approchent en hurlant que ce puits est réservé aux musulmans et qu’elle, la chrétienne, en souille la pureté. Rappelons que le Pakistan, en langue ourdu, signifie « le pays des purs ». Pureté dangereuse. Son fondateur, l’avocat réformateur Ali Jinnah, aurait-il imaginé que cette nation s’abimerait dans le tribalisme et l’islamisme ? Jinnah était marié à une Indo-persane parsie, issue de la communauté des Zoroastriens, les adorateurs du feu. Il promettait : « Le Pakistan ne sera pas un Etat théocratique gouverné par des clercs investis d’une mission divine ». L’orateur inspiré a été trahi depuis bien longtemps. Pendant la dictature du général Zia, entre 1977 et 1988, l’islam politique s’est abattu sur le pays. Des dizaines de milliers de madrassas, d’écoles coraniques, ont vu le jour, ouvrant la voie à une seule éducation des enfants : l’obscurantisme. C’est alors qu’a été adoptée la législation punissant de mort ce concept primitif nommé blasphème.
Au pays où les purs sont majoritaires et dictent la loi, dans les assemblées du peuple comme dans la vie quotidienne, les minoritaires jugés impurs sont en grand danger. Les chrétiens constituent 2% de la population. Leurs églises sont régulièrement frappées par des attentats, comme les mosquées chiites d’ailleurs. Je me souviens d’un Noël pakistanais, il y a bien longtemps, où malgré les enfants en costumes éclatants, les prières et les cadeaux, flottait une inquiétude mal déguisée. Depuis l’assassinat de Bénazir Bhutto en décembre 2007, tout est allé de mal en pis. Le djihadisme a flambé, les partis islamistes ont tenu en otages complaisants les gouvernements successifs, en soutenant ouvertement les talibans afghans. Toute la province frontalière de l’Afghanistan est sous domination talibane, notamment la vallée de Swat, là où on tenta de tuer l’héroïque écolière Malala Yousafzaï, survivante de l’attentat et Nobel de la paix 2014. Le Pakistan est une nation désarticulée dont l’actuel Premier ministre Imran Khan, malgré ses protestations pseudo-modernistes, a fait allégeance aux ennemis de la liberté, des femmes et des minorités pour se faire élire en juillet 2018.
Ex play-boy cocaïnomane, il a défendu la législation sur le blasphème et s’est affiché avec une nouvelle épouse entièrement voilée.
Asia Bibi a été jetée au cachot sur accusation de commères haineuses dont les propos avaient droit de vie et de mort sur la jeune chrétienne. Son visage rond et souriant a maigri et vieilli. Il a fallu une campagne internationale pour que, neuf ans après son incarcération, le 31 octobre 2018, la Cour suprême pakistanaise où résistent vaillamment quelques consciences, prononce son acquittement. Mais à cette nouvelle, des dizaines de milliers de fanatiques ont manifesté dans tout le pays en brandissant un écriteau avec son portrait : « Pendez-la ! ». Les organisations islamistes ont fait appel, elles ont perdu et Asia Bibi a pu enfin quitter son cachot. Mais elle a du se terrer sous bonne garde nuit et jour pour ne pas être assassinée. Le droit de quitter le sol pakistanais lui était refusé.
Début mai, la prisonnière s’est enfin envolée vers le Canada. En septembre sa confidente et son soutien Anne-Isabelle Tollet publiera son récit aux éditions du Rocher. Aujourd’hui Asia a le droit de respirer, d’embrasser sa famille et de prier selon sa foi. Mais nous ne devons pas oublier que le pays où elle a vécu l’enfer est une grande puissance. Une puissance nucléaire aux mains des obscurantistes. Son arsenal a triplé en dix ans. On ignore tout des précautions qui entourent ce programme, officiellement lancé pour concurrencer l’Inde, l’ennemi héréditaire, également en possession de la Bombe et aujourd’hui gouvernée par Narendra Modi, extrémiste hindou qui aborde son second mandat. En face, le Pakistan, où la moitié de la population est toujours illettrée, peut sombrer d’un jour à l’autre dans l’anarchie. L’Occident ne semble guère se soucier de ce trou noir.

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.