Témoignages de survivants de la Shoah



Les bonnes feuilles du livre poignant de notre confrère Jean-Marie Montali « Nous sommes les voix des morts, les derniers déportés témoignent », qui vient de paraître au Cherche Midi. 75 ans après la libération des camps, ces témoignages de rescapés, qui résonnent comme des voix d’outre-tombe, décrivent l’indicible et nomment avec une sobriété toute singulière l’horreur absolue de la Shoah.

Par Jean-Marie Montali*

Dans mon métier j’ai vu et entendu, comme beaucoup d’autres journalistes, pas mal de saloperies. Plusieurs d’entre nous ont vu des morts, plus qu’ils auraient aimé en voir : Pulvérisés, fusillés, pendus, brûlés… Il y a beaucoup de façons de tuer ses semblables. Et toutes ces façons de tuer et de mourir, ça fait des tas de cadavres de toutes les couleurs, de toutes les religions et de tous les âges, hommes et femmes, un peu partout dans le monde, et des tas de survivants qui chialent des fleuves de larmes.

En ce qui me concerne, je ne me souviens plus du visage de ces morts, ni de quoi que ce soit d’autre les concernant. Ils étaient morts, c’est tout. Je ne les ai pas pleurés. Je les ai oubliés, point. Je pourrais m’inventer des ébranlements d’âme, des commotions morales et des tristesses pour ne pas avoir l’air d’une brute. Je viendrais essorer tout ça à vos pieds avec des yeux de chiens battus, histoire de passer pour un type sensible et tout. Et je pourrais vous raconter que tous ces morts me hantent. Mais non. Je les ai oubliés. Personne, vous comprenez, n’a envie de vivre avec les morts.

J’ai oublié ce gamin de Los Angeles, tué d’un balle dans la tête qui ne lui était même pas destinée. Ces morts d’overdose à Johannesburg. Cette femme battue à mort par son salopard de fiancé. Ce père bosniaque fou de chagrin après la mort de ses deux fils à Brčko. Il s’est suicidé.

J’ai oublié ces corps, en Somalie, à pourrir là où ils étaient tombés, par dizaines et par centaines, dans la poussière et l’indifférence. Ceux de Kaboul, ceux de Sarajevo, ceux de Mogadiscio. Les autres, en Colombie, au Mexique, aux Philippines et Ailleurs.

J’ai oublié le cadavre de ce vieillard sur lequel j’ai trébuché dans la pénombre d’une morgue de Baidoa, avant de m’étaler sur d’autres cadavres jetés là, sur le carreau, parce qu’on ne savait pas où les mettre. Il y en avait tellement. Tellement. J’ai vomi sur les corps. Un employé a passé le jet. Je suis sorti. Dehors, on entassait d’autres corps contre les murs, les uns sur les autres, et ça montait, montait, la mort en briques, je n’avais encore jamais vu ça.

J’ai oublié le petit livreur de fruits de la vallée du Panshir. Il a sauté sur une mine. Il s’appelait Haroun. Enfin, je crois qu’il s’appelait Haroun. J’ai oublié cet autre père, au Pakistan, un réfugié afghan qui passait toutes ses nuits allongé sur la tombe de ses enfants pour ne pas que des charognards viennent les déterrer et les bouffer. Il mettait trois tulipes sur la tombe, une pour chacun de ses enfants.

J’ai oublié cette petite fille tuée par le cancer à l’Institut Curie. Sa mère lui caressait les cheveux tout doucement et nous, le photographe et moi, on pleurait comme des veaux.

Je les ai oubliés, tous. Enfouis bien comme il faut, tout au fond de ma mémoire, avec un couvercle là-dessus pour ne pas que ça déborde.

Enfin bref, je dis tout ça pour que vous compreniez que, à la longue, on apprend à doser sa sensibilité.

Et puis voilà que je suis en Israël depuis 10 jours. Je prépare un livre – et peut-être un film – sur les rescapés de la Shoah. Depuis 10 jours, du matin jusqu’au soir, j’en rencontre plusieurs, des heures durant, en tête à tête. Ces petites vieilles toutes fragiles, ces petits vieux qui tiennent plus au moins debout et qui vacillent sérieusement sur leurs bases, sont nés en Ukraine, en Pologne, en Lituanie, en Roumanie, en Hongrie, en Allemagne, en France et ailleurs. Le degré d’enthousiasme mis dans la tuerie avait, en quelque sorte, des particularités locales : on ne tuait pas de la même façon en Roumanie qu’en Pologne ou qu’en Lettonie. Cela dépendait aussi du degré d’antisémitisme et de collaboration des pays concernés.

Aujourd’hui, ces quelques survivants ont peur que ces choses là tombent dans l’oubli. Qu’elles se reproduisent peut-être. Ils veulent raconter, témoigner. Sinon, qui se souviendra de ceux qui ont été exterminés quand ils ne seront plus là ? Alors, ils parlent et parlent encore. Parfois ils hésitent un peu. Non pas qu’ils trébuchent sur leur mémoire, mais ils hésitent dans le choix des mots : lesquels choisir pour décrire une horreur que l’humanité n’avait encore jamais connue ? Lesquels choisir pour être crédibles ? Parce qu’ils vivent avec ça aussi : la peur de ne pas être crus. Qui pourraient croire l’incroyable ? Et lesquels choisir pour rendre audible l’inaudible sans choquer les interlocuteurs ? Comment parler de l’indicible, comment faire comprendre la Shoah ?

La Shoah, ils en rêvent et se réveillent la nuit avec les cris des autres ou avec les leurs, avec les visages des disparus. Une mère, un père, une soeur, un frère, un voisin… Ils s’en souviennent. Bien sûr qu’ils s’en souviennent. De tout : la rafle, les cris, la peur, les chiens, le train, la sélection, la douche, la tonte, la nudité, le froid, la faim, le travail d’esclave, les corps entassés dans les baraquements, les cris des kapos, les poux, les expériences de Mengele… Et la mort. La mort, partout, tout le temps. La potence. Les tirs. Le gaz. La fumée des crématoires. Les cendres, neige de l’enfer. Et puis encore, toujours, le visage d’une mère, d’un père, d’une soeur ou d’un frère. Les visages des milliers, des millions d’autres exterminés dans les camps. Alors oui, ils s’en souviennent et vivent chaque jour et chaque heure avec leurs souvenirs et les fantômes des innocents.

Ils se souviennent des mois passés dans les ghettos, de l’étoile jaune, de l’humiliation, des mois cachés dans la forêt, de la chasse aux Juifs, de la faim, cette faim dont ils parlent tout le temps et qui les obsède encore aujourd’hui. Ils parlent des fusillades sur le bord des fosses communes, partout en Europe de l’est, au fond d’une forêt, au bord du Danube, sur les bords de la Baltique, au dessus d’un ravin, dans un parc au milieu d’une ville…

Ils parlent et parlent encore. Ils parlent et me protègent. Il y a des choses qu’ils n’osent pas me dire, parce que pires que pire et qu’ils ne veulent pas me choquer, voyant bien que je suis déjà en apnée. Et moi je voudrais les prendre dans mes bras et je sais que ces visages là je ne les oublierai jamais. Et jamais, depuis plus de trente ans que je fais ce métier, je n’ai été aussi ému.

 Raphaël Bar-Lev

Raphaël Bar-Lev est né en 1930, à Budapest. Il parlait d’une voix douce, les yeux perdus dans le passé comme s’il les renvoyait en éclaireur pour retrouver les rues de son passé. Voilà son école, au 44 de la rue Weszleny, et puis la petite place où, gamin, il n’avait pas que de bonnes fréquentations et où, mine de rien, ils louchaient sur les filles pas toutes très sages qui trainaient dans le quartier. Voilà la synagogue Rombach, voila sa maison en plein centre du ghetto, voilà la Maison Suisse, à quelques rues de là, où sa famille et d’autres familles juives avaient trouvé refuge. C’est là que les miliciens nazis hongrois du partis des Croix fléchées les ont arrêtés dans la nuit du 1er janvier 1945 : 117 juifs en tout. Arrêtés, battus, volés. Puis déshabillés et ligotés deux par deux. Raphaël avec un inconnu, son père et sa mère ensemble. 117 Juifs, hommes, femmes et enfants, poussés vers les bords du Danube, presque nus. Et fusillés. Raphaël a réussi à se jeter dans le Danube avant d’être achevé. Le fleuve était gelé, mais les cadavres des fusillés précédents ont amorti sa chute. A moitié nu, il a rampé sur les corps jusqu’aux égouts et s’est enfui. Des 117 Juifs fusillés ce jour là, il est le seul survivant. Rapahël Bar-Lev est décédé au mois de décembre dernier.

Esther Lieber

Esther Lieber est née en 1936, en Pologne. D’abord ils ont tué son père d’une balle dans la tête, parce qu’il était Juif. C’était le 4 octobre 1942. Ensuite, ils ont tué sa mère, deux de ses soeurs et ses cousins, abattus par les SS, dans une forêts où ils se cachaient depuis des mois. Esther et une autre de ses soeurs -Rachel- ont survécu en se cachant encore plus de deux ans dans les bois. A vivre comme des bêtes, traquées comme des bêtes par les chasseurs de Juifs et, comme des bêtes, à se méfier des hommes.Trois ans dans la forêt. Trois ans ! 1095 jours. Quand elle en parle, elle est encore là-bas. « Comme étranglée » dit-elle, avant de me prendre la main : « et puis il y a toutes ces choses bien trop violentes que je ne veux pas vous raconter ».

Rita Kasimov 

Rita Kasimov est née en 1934 en Pologne, à Turmont. Au début de 1942, la famille kasimov a été entassée, avec quelques milliers d’autres Juifs, dans le ghetto de Braslaw. Les conditions de vie y sont évidemment à peine supportables. On y crève du typhus, de la pneumonie, d’épuisement et de faim. Mais six familles, dont celle de Rita, sont mises à la disposition de la Gestapo pour travailler dans les baraquements militaires. On appelait ça des « Juifs de labeur ». On ne ne les tuait pas tout de suite. Ils pouvaient encore servir. Un curé catholique a prévenu ces familles qu’elles devaient fuir avant d’être tuées. Le père de Rita l’a cru. Les autres familles ne l’ont pas cru. Les autres familles ont été tuées. La familles de Rita s’est sauvé. Un paysan catholique, Vladski, les a cachés dans un trou sous une étable. Ils y ont passé 22 mois, avant de se sauver. Presque deux ans dans un trou qu’ils appelaient « Notre Tombe », avant de s’enfuit vers les lignes Russes. La première chose que Rita a vu en arrivant près de ces lignes, ce sont les traces des chars russes. Elle les a embrassé : son père, dans leur trou, répétait que les Russes les sauveraient, qu’ils étaient comme des messies. Et elle, la petite fille a vraiment cru au miracle. Rita, sa mère, son père, son frère et sa soeur étaient les derniers Juifs de Turmont.

SOPHIE LEIBOVITZ

Sophie Leibovitz a  93 ans. Elle a été déportée en 1941 de sa Roumanie natale vers les ghettos ukrainiens avec toute sa famille. Elle a survécu pendant quatre ans en faisant un travail d’esclave. Quatre ans c’est long. Assez long pour voir son père mourir du typhus, voir sa mère boire dans une flaque d’eau avant de mourir d’épuisement, et de voir son frère mourir sous les coups des gardes ukrainiens. Elle a passé ces quatre années sans chaussures, les pieds enveloppés dans des chiffons. L’hiver, le sol était si dur que les pelles des fossoyeurs rebondissaient comme des ballons, comme si la terre elle même ne voulait pas des malheureux Juifs. Pour enterrer les morts, il fallait d’abord allumer des feux pour la réchauffer et l’attendrir. Puis attendre le printemps pour exhumer les corps et creuser une tombe plus profonde.

MYRIAM HAREL

Myriam Harel est née le 19 novembre 1924, à Lodz en Pologne. En février 40, elle est enfermée dans le ghetto avec 200.000 autres Juifs. 45.000 d’entre eux vont mourir. Typhus, maladies, famines, froid, mauvais traitement. Son père est le premier de la famille à être tué. Des SS lui ont fait creuser sa tombe avant de l’abattre. Le 8 août 44, Myriam est raflée, mise dans un train, débarquée à Birkenau. Elle a 19 ans, elle mesure, 1,55 m et pèse 27 kilos. On la tond. Elle est nue. On la frappe, on lui jette des haillons tâchés de sang pour qu’elle s’habille.Trois semaines à Birkenau avant de l’envoyer à Bergen-Belsen. Elle sait déjà tout : les sélections, les chambres à gaz, les fours. Les semaines passent. Un convoi de juives hollandaises arrivent à Birkenau. Il y a une petite fille, un peu plus jeune que Myriam, qui pleure, assise seule. Myriam lui parle. Elles sympathisent, partagent le peu qu’elles ont. C’est rien, mais tellement de choses pourtant. Quelques baies, un bout de pain, un peu d’amour, beaucoup d’humanité. Myriam s’entend moins bien avec Margot, la soeur d’Anne. Margot est plus fermée, plus sévère. Mais avec Anne elle peut parler de Victor Hugo et de Dostoïevski. Et puis un jour Anne n’était plus là. Elle est morte du typhus… Des années plus tard, Myriam a vu la photo de son amie sur la couverture d’un livre. C’était le Journal d’Anne Frank. Une dernière chose : 70 (soixante-dix) personnes de la famille de Myriam ont été tuées pendant la Shoah.

LASZLO LAZAR

Voici 52.719. C’est écrit sur sa « Häftling-Personal-Karte » de Buchenwald : 52.719. C’est le nom que les hommes-bêtes lui ont donné. 52.719. En haut, au milieu de la carte il y a la mention « Jude », inscrite au tampon encreur. Il est le Juif 52.719. Je crois que ça se prononce Zweiundfünfzig Tausend Siebenhundert Neunzehn. Sur cette carte personnelle de détenu, il y a aussi sa taille : 161 centimètres. La forme de son visage : ovale. La couleur de ses yeux : gris. Celle de ses cheveux : brun. La forme de sa bouche (pleine), de son nez (droit) et l’état de sa dentition (bon). Aucun signe particulier n’est mentionné et le poids n’est pas indiqué, mais il est précisé que le détenu parle le Yiddish et le Hongrois. Sur la photo d’identité agrafée au document, on voit le visage bien dessiné d’un adolescent, le front haut et le crâne rasé. Il fait attention à bien regarder l’objectif et à ne donner aucune expression à son visage, mais les yeux sont tristes, peut-être craintifs. Le cou sort d’une veste de pyjama rayé qu’il porte depuis Auschwitz et dont on aperçoit le col. Cette tenue de bagnard est la seule chose qui lui appartient. Provisoirement : s’il meurt, on la donnera à un nouvel arrivant. Il suffira de changer le numéro sur la veste. Avant, 52.719 s’appelait Laszlo Lazar, fils de Jenö et Rosalia (dite Rosie), petit-fils de Mor et Sari, frère de Aharon. Depuis Oradea jusqu’à Auschwitz Birkenau, le voyage a duré trois jours. Le 3 juin, le convoi débarque sur la fameuse « rampe ». On sépare les hommes des femmes. Les familles sont dénouées à coups de crosses et de fouets. Des chiens aboient, des kapos hurlent, des gens tombent, des enfants crient, des mères pleurent, des hommes craquent. Il existe des dizaines et des centaines de témoignages qui parlent de gens tués sur cette rampe, de bébés la tête fracassée sur les wagons. Mais Laszlo n’a rien vu de tel. Il a vu, un peu plus loin sur le quai d’en face, un orchestre jouer de la musique… Bienvenus en enfer.

MOSHE KRAVITZ 

Moshe Kravitz est né en 1931 en Lituanie. Enfermé à partir de juillet 41 dans un ghetto avec plus de 30.000 autres Juifs. En juillet 44, pas plus de 8000 sont encore en vie quand on les charge dans des wagons à bestiaux. Déporté d’abord à Landsberg, près de Dachau, avec ses deux parents et trois de ses oncles. Puis Auschwitz et Birkenau. Tatoué avec le numéro 2841b. A l’approche de l’Armée Rouge, la Marche de la Mort jusqu’à Buchenwald. A la libération du camp, les Américains l’ont trouvé sur un tas de corps. Mais lui vivait encore même si son « âme était comme morte ». Son père, sa mère, deux de ses oncles dont l’un était un héros de la Première Guerre Mondiale sont morts à Auschwitz.

HIA KASPI

Hia Kaspi est née en 1933 à Iasi, en Roumanie. En Roumanie, on s’était habitué à ce que les Juifs on ne les aime pas, tantôt plus, tantôt moins. Mais personne ne pouvait imaginer la suite. Imaginer par exemple, le pogrom du 27 juin 1941 qui a été l’un des plus sanglants de l’histoire du peuple juif qui avait déjà pourtant de l’expérience en la matière : plus de 13.000 morts, hommes, femmes et enfants. Puis quelques jours plus tard, la rafle des hommes, dont le père de Hia, Nahman, et deux de ses frères : Yossef (16 ans) et Shimon (19ans). Yossef est mort le premier, abattu par un SS pendant la marche vers la gare. Puis on en a encore fusillé quelques-un avant d’entasser les survivants dans des wagons à bestiaux. 100 par wagons. Des jours de voyage sans eau, sans air, sans nourriture. Debout d’abord, avant qu’on puisse s’assoir enfin sur les cadavres. Des jours à boire sa sueur et son urine. C’est là qu’est mort Shimon. Il est mort d’épuisement. On a jeté son cadavre avec quelques autres sur le bord de la voie ferrée. Ça laissait un peu plus de place aux survivants…

* Nous sommes les voix des morts, les derniers déportés témoignent, Le cherche midi, Octobre 2020.