Les nouveaux habits du vieil antisémitisme



67 croix gammées, découvertes le 28 décembre dernier, profanant les tombes d’un cimetière municipal à Fontainebleau ; un torrent d’injures antisémites se déchaînant contre Miss Provence 2020, April Benayoum, pour avoir revendiqué son ascendance israélienne, le 19 décembre, lors de son élection comme première dauphine de Miss France 2021 ; des menaces de mort à caractère antisémite à l’encontre de la chroniqueuse TV, Valérie Benaim, le 29 décembre ; un livreur d’une grande enseigne de la nouvelle économie numérique, se ventant qu’il n’accepte pas de livrer aux juifs, le 7 janvier à Strasbourg ; et pour couronner le tout, un odieux courrier d’injures antisémites (et homophobes), adressé au porte-parle du gouvernement, Gabriel Attal, le 8 janvier… Le phénomène n’est pas nouveau, mais en l’espace de quelques semaines, c’est une véritable déferlante d’actes antisémites qui s’est abattue sur la France, souvent dans l’indifférence générale. Et plus inquiétant encore, au vieux mal antisémite, celui de la haine et de la bêtise (in)humaine, s’ajoute un nouvel antisémitisme, qui tente de se draper de justifications politiques, comme celui de l’icône des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, justifiant les injures antisémites à l’encontre d’April Benayoum par un hallucinant argument selon lequel « on ne peut pas être israélien innocemment » !

Par Martine Gozlan 

Ben Lesser, 92 ans, faisait partie des 200 survivants qui se sont rendus à Auschwitz pour le 75ème anniversaire de la libération des camps de la mort, le 27 janvier dernier, et y ont lancé un appel au monde contre la résurgence de la haine. Toute la famille de Ben, sauf une sœur, a été assassinée. Citoyen américain, il a créé la fondation « Zakhor », en hébreu « Souviens-toi ». C’est à cette occasion que nous l’avons rencontré à Paris, quelques mois plus tôt. Nous avions évoqué ensemble ce qu’il est convenu d’appeler « le nouvel antisémitisme », en réalité le lifting tendance de l’antisémitisme éternel. Ben le découvrait avec douleur. Au moment où lui et ses compagnons lançaient leur appel depuis Auschwitz, une étude de l’IFOP, réalisée en France, confirmait toutes les craintes. Les actes à caractère antisémite ont augmenté de 74% en un an ; 34% des Français juifs se sentent menacés ; parmi eux, 84% des 18-24 ans ont subi une agression.

A quels acteurs, à quelle idéologie imputer cette déferlante ? L’extrême-gauche et l’extrême-droite sont cités à part égale par les citoyens de confession juive. Et pour cause. L’antisémitisme, historiquement, est toujours une coagulation des extrêmes, une alliance entre des individus et des groupes que tout semblait séparer. L’obsession du juif constitue leur seul dénominateur commun. Mais pour que ces noces contre-nature puissent être prolifiques, il faut deux éléments : une crise sociale et politique et un climat culturel. Ils cheminent depuis plus d’une décennie sur les bas-côtés de la société française.

Flash-back. Le 8 mai 2009, au théâtre de la Main d’Or, à Paris, l’humoriste Dieudonné M’Bala M’Bala et Alain Bonnet, dit Alain Soral,  présentent à la presse leur « liste Antisioniste » pour les élections européennes.

« La France black blanc beur, elle est là ! » lance Soral. Il explique : «  le seul ennemi de cette République, c’est le sionisme, qui est là et qui nous divise depuis toujours, qui organise en fait les guerres un peu partout dans le monde et en France… » Autour de la table, des jeunes issus de l’immigration, un ancien de la Ligue communiste révolutionnaire, une militante du Renouveau français, groupuscule qui se définit comme « nationaliste, contre-révolutionnaire et catholique », des anciens du Parti communiste, des Verts, et du Front national jeunesse. Sans oublier un certain Yahia Gouasmi qui venait de lancer le « Parti antisioniste ». Fondateur du centre chiite « Zahra France » (fermé en 2019, pour incitation au terrorisme) et fervent support des ayatollahs iraniens, ce franco-algérien a joué les intermédiaires entre Dieudonné et Mahmoud Ahmadinejad, à l’époque président de la République islamique. « Dieudo » a pu ainsi se rendre à Téhéran, espérant y obtenir le financement d’un film sur l’esclavage.

Soral est hanté par les juifs. Il a eu un parcours sinueux du Parti communiste au Front National, quitté en janvier 2009. Il rêve d’amalgamer les rouges, les bruns, et toutes les couleurs possibles dans une formidable alliance « contre le sionisme international, le Système, la Banque ».

Soral et Dieudonné avaient déjà fait cause commune sur la liste EuroPalestine aux élections européennes de 2004. En 2003, Dieudonné s’est illustré à la télévision, sur le plateau de Marc-Olivier Fogiel, avec un sketch qui se termine par un « Isra-Heil ! ». En 2005, à Alger, il traite la mémoire de la Shoah de « pornographie mémorielle ». En 2008, il invite le négationniste Robert Faurisson sur la scène du Zénith.

Dix ans plus tard, pourquoi a-t-on retrouvé le discours de cet attelage improbable chez certains infiltrés dans les rangs des Gilets jaunes, via les salafistes d’un côté, les identitaires de l’autre, tandis que les figures du mouvement ont trop longtemps hésité à le condamner ? C’est qu’entretemps l’antisémitisme s’est amalgamé à l’air du temps. Sur la toile de fond du grand déni. Non, il ne peut y avoir d’antisémitisme dans les banlieues, chez les humiliés. Telle est la thèse à gauche. Indigente et indigéniste. La thèse bobo qui ferme les yeux sur les tweets infâmes d’un Mehdi Meklat et discrédite les enquêtes menées courageusement sur le terrain.

La haine flambe sur les réseaux sociaux, nouveau vivier pour Dieudonné et Soral qui y diffusent leurs vidéos. Un beau succès car l’antisionisme est au coeur des mobilisations de « la banlieue ». En mai 2014, Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême-droite, constate dans les colonnes du Monde : « Dieudonné entraine avec lui une mouvance transversale, antisystème et complotiste dont l’antisémitisme reste la colonne vertébrale. Leur vision est celle d’un ordre mondial dominé par l’axe Washington-Tel-Aviv. »

Le public s’élargit. Travesti ou pas, l’antisémitisme fait rigoler quand il ne tue pas. Même quand il tue, d’ailleurs. « Je me sens Charlie Coulibaly » clamait Dieudonné au lendemain des massacres de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher. Il n’est pas moins burlesque quand il revient en février 2015 dans la capitale iranienne pour remettre une « Quenelle d’or » à l’ami Ahmadinejad.

Dans son essai sur « Les nouveaux enfants du siècle » (Le Cerf), Alexandre Devecchio souligne « la collusion entre dieudonnistes et islamistes réconciliés par et pour un antisionisme que l’on peine à distinguer de l’antisémitisme… Les uns et les autres ont communié aux cris de « Juif, la France n’est pas à toi » lors de la manifestation Jour de colère, le 24 janvier 2014 ».

Le même cri que celui  craché au visage d’Alain Finkielkraut le samedi 16 février 2019, dans une rue de Montparnasse, par un groupe portant keffieh, gilet jaune et éructant : « Dieu, il va se venger ! » Le « sale sioniste ! » a remplacé le « sale juif ! ». L’historien britannique Hyam Maccoby, dans « Un peuple paria » (traduit en français aux éditions H&0), analyse cette mutation perverse. Il relève « l’utilisation péjorative du terme « sionisme » comme équivalent d’impérialisme. Cet usage s’est étendu pour y inclure de nombreuses accusations antisémites traditionnelles. Comme un complot des juifs du monde entier visant à dominer la planète, et celle d’une puissance financière juive. » L’extrême-gauche vampirisée par l’islamisme, tout comme les populistes ont repris les stéréotypes antisémites séculaires. Et ils ont circulé à plein régime, d’étape en étape, de cercle en cercle, des truands aux mosquées.

L’enlèvement, la torture et l’assassinat d’Ilan Halimi, petit vendeur de téléphonie supposé riche, par « le gang des barbares », remontent à 2006. Le délire de Kobili Traoré, bourreau et assassin de Sarah Halimi, modeste retraitée de 65 ans, en avril 2017, s’appuyait sur un prêche djihadiste.

Enfin, des causes justes – l’espoir d’un Etat palestinien – ont été salies et défigurées par un antisémitisme massif, y compris celui de nombreux leaders arabes. A commencer par Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, qui, en juin 2016, à la tribune du Parlement européen, a accusé les rabbins d’empoisonner les puits palestiniens. Il est revenu sur ses propos deux jours plus tard ? Le mal était fait !