fbpx
 
 

Pour une lecture optimale, téléchargez gratuitement l'Appli GWA pour tablettes et smartphones
SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA

 

Rixes adolescentes : de la “ghettoïsation des esprits” à l’ultra-violence

4 juillet 2023 Expertises   147897  

Hamid Zanaz

Selon le ministère français de l’Intérieur, 357 affrontements entre bandes avaient été recensés en 2020, en hausse de près de 25 % par rapport aux 288 enregistrés en 2019. En mars 2020, le gouvernement avait décrété la mobilisation générale contre les rixes entre jeunes, après plusieurs bagarres mortelles, notamment en Ile-de-France. Une urgence : toutes les 44 secondes, selon une enquête de l’Insee, une violence gratuite est commise. Une plainte est déposée toutes les deux minutes !

Ces chiffres qui ne surprennent plus ne sont que des statistiques qui ne disent pas la souffrance des victimes. Nous nous sommes habitués à la violence, habitués à avoir peur de nos jeunes. « On a des enfants qui tapent de plus en plus, de plus en plus tôt et de plus en plus fort. Ça apparaît en crèche, puis à l’école primaire », alertait il y a plusieurs années déjà Maurice Berger, médecin pédopsychiatre.

Cette violence physique des adolescents est expliquée par la plupart des observateurs et des analystes comme étant la conséquence, peut-être même la réponse inévitable à la violence d’une société incapable de leur offrir un avenir. L’ultra-violence en réponse à la précarité, le chômage, le racisme ; en trois mots : contre la ghettoïsation. Ghettoïsation politique, sociale, économique… Cependant,  cette explication est un peu courte, car elle exclut l’enfermement culturel qui n’est rien d’autre qu’une “ghettoïsation des esprits” dévastatrice.

Dans son livre Sur la violence gratuite en France – Adolescents hyper-violents, témoignages et analyses, Maurice Berger propose une nouvelle approche psychologique, pour essayer de comprendre ce qui se passe dans l’esprit et l’inconscient de ces jeunes d’une violence parfois inouïe. Son approche repose sur son expérience, en tant que médecin, avec un groupe d’adolescents dont il étudie quelques cas spécifiques. Il s’agit donc là d’un regard très différent des discours habituels, quitte à secouer le confort des idées reçues.

Exerçant dans un centre éducatif renforcé pour mineurs délinquants, Maurice Berger, confronté quotidiennement aux jeunes auteurs de « violences gratuites », découvre le rôle de la désintégration familiale vécue par la majorité des familles étrangères venues d’Afrique, des pays du Maghreb, du Kosovo, d’Albanie ainsi que des Roms. Des cultures qui, selon lui,  acceptent l’inégalité entre les hommes et les femmes et où les enfants sont souvent les témoins de violences conjugales. « Nous avons, dans le centre où je travaille, 88 % de jeunes qui sont d’origine maghrébine, dit-il à Sud Radio, c’est là où les traces les plus importantes persistent. »

Dans 69 % des cas, ces enfants violents ont été exposés à des brutalités intrafamiliales dans les deux premières années de leur vie. On trouve, dans les cultures où l’inégalité homme/femme est forte, plus d’enfants violents, ce qui se trouve en droite corrélation avec davantage de violence conjugale. Cette image violente du père que ces gamins portent en eux refait surface chaque fois qu’ils se trouvent dans une situation conflictuelle. Ils sont capables de passer à l’acte violent pour une bousculade ou ce qu’ils considèrent être un « mauvais regard ». L’échange de coups est leur jeu favori, une sorte d’érotisme musculaire. La violence est devenue la norme, un simple moyen d’expression.

Les causes premières de la violence se situent dans la petite enfance, nous explique le médecin. Les mères ont souvent eu elles-mêmes une enfance tellement désastreuse qu’elles sont incapables de sourire à leur bébé, lui parler, comprendre quand il a besoin d’être rassuré par un câlin. Comme si exprimer de la tendresse était impossible et que l’amour était un luxe inabordable. Comme le jeu. En effet, la plupart de ces parents, peu importe les raisons, ne jouent pas, ou pas assez, avec leurs enfants. Or, le jeu est indispensable à la croissance psychique d’un individu. Le résultat, c’est que trop de ces gamins arrivent à l’adolescence avec une pensée simple, pauvre, racornie et dépourvue d’imagination. Et surtout un manque total d’empathie. Banalisation de la violence et de la non-pensée. Et la plupart d’entre eux sont incapables d’expliquer leurs actes autrement que par ce seul mot : “normal”. “Normal” de cogner…

Privés d’une vie normale et paisible pendant leurs premières années, ces enfants ne parviennent pas à développer une réflexion. Ils ont un retard de langage et ont donc du mal à apprendre. Cernés par les préjugés de la famille et du quartier, ils craignent d’être différents de leur groupe, ethnique ou religieux. Faute d’argumentation, ils passent rapidement aux coups qui constituent leur seul moyen d’expression, même pour un différend minime.

Ce que certains considèrent comme un “ensauvagement” est la défaite de la parole. Impulsifs, ils considèrent l’autre comme un objet sur lequel décharger la tension qu’ils ressentent dans l’immédiateté, comme un fardeau. Incapables de comprendre les émotions exprimées par le visage de l’autre, ils les interprètent comme autant de menaces. Nous nous trouvons donc ici bien loin de la thèse d’Emmanuel Lévinas : le visage de l’autre, pour ces adolescents, ne commande pas « Tu ne tueras point ». Bien au contraire, le visage de l’autre les invite à un acte de violence.

Victimes de souvenirs difficiles, ils  ne vivent que dans le présent. Un présent qui, selon eux, n’a pas grand-chose à leur offrir, mais qui a l’avantage de les isoler du passé autant que de l’avenir, un présent où tout se règle dans la violence. Une violence immédiate et gratuite, peu ou pas sanctionnée par la justice. Et lorsque l’on n’est pas puni, on recommence. « On a six mois avec sursis pour avoir frappé quelqu’un qui ne pourra plus jamais exercer son métier ou plus jamais marcher», regrette Maurice Berger.

Selon Maurice Berger, ce phénomène de violence reposerait donc avant tout sur une base psycho-culturelle. On peut dire que cette base est entretenue, voire même aggravée par le discours victimaire de plus en plus développé dans les quartiers : « la France ne veut pas de vous, la France n’aime pas votre religion, la France ne vous considère pas comme des Français à part entière, vous êtes discriminés à l’embauche, la France vous refuse le logement, la France a exploité vos parents, le colonialisme a massacré vos grands-parents, la France refuse de reconnaître ses crimes en Afrique du Nord… ». Un discours dangereux et irresponsable, non seulement parce qu’il ethnicise et islamise le débat, rejetant ainsi à priori l’idée d’intégration à la société, mais également parce que cette incitation insidieuse à la haine pousse certains jeunes à commettre l’irréparable.

Dans cette affaire, le plus grave est que, par on ne sait quel tour de passe-passe sémantique, on a réussi à faire croire que lutter contre ce discours d’exclusion et d’enfermement, est au contraire l’expression du racisme et de l’islamophobie supposée de la France. Alors que c’est exactement le contraire !