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Pakistan : le gouvernement otage des groupes islamistes radicaux



Roland Jacquard (*)

Le Pakistan a été témoin d’un effondrement rapide de sa machine administrative interne, avec sa police et ses forces de sécurité incapables de contrôler la violence dans tout le pays, engendrée par les partisans du parti islamiste radical, le Tehreek-i-Labbaik Pakistan (TLP), qui a demandé l’éviction de l’ambassadeur de France et l’arrêt des relations commerciales avec la France. Alors que les projecteurs sont braqués sur la triste situation sécuritaire intérieure, le gouvernement étant pris en otage par le TLP, l’état de l’économie et la position diplomatique du pays ne sont pas meilleurs.

La mauvaise gestion par le gouvernement des manifestations contre la France ainsi que le soutien tacite initial du Premier ministre Imran Khan et d’autres membres de son cabinet aux accusations de blasphème portées par le TLP contre le président français n’ont pas été bien accueillis à Paris. Les récents incidents de violence ont révélé l’incapacité du gouvernement pakistanais à garantir la sécurité des ressortissants français vivant dans la nation où vivent une majorité de musulmans, obligeant la France à émettre un avis invitant ses citoyens à quitter temporairement le Pakistan.

 Il est peu probable que la situation change dans les prochains jours. Les développements de ces dernières semaines ont ouvert les yeux de beaucoup de Français, non seulement sur les racines profondes de la radicalisation islamiste au Pakistan, mais aussi sur l’incapacité de l’establishment pakistanais à défier ouvertement et à contrecarrer les demandes déraisonnables des groupes islamistes, même si cela nuit à l’économie ou aux relations extérieures du Pakistan.

Les groupes jihadistes islamiques, créés et soutenus par l’armée pakistanaise pour lancer une guerre par procuration contre l’Inde, sont devenus trop puissants pour être tenus en laisse et même pour dicter les décisions de politique étrangère. Ce phénomène ne date pas vraiment d’hier, car la politique indienne des gouvernements pakistanais successifs a été prise en otage par l’armée du pays et, au cours de la dernière décennie, par les groupes jihadistes, qui ont incité l’opinion publique à s’opposer à l’Inde et à l’Occident tout en jouant la carte de « l’Islam menacé ». C’est pourquoi, lors de réunions publiques, les dirigeants de groupes terroristes comme le Jamaat-ud-Dawa et le Jaish-e-Mohammed se sont exprimés à plusieurs reprises contre le gouvernement civil et l’armée pakistanaise qui ne font pas assez contre l’Inde pour aider les musulmans du Cachemire.

Les groupes islamistes pakistanais faisant de plus en plus partie du système politique dominant, toute dilution de la rhétorique anti-indienne par le gouvernement civil est devenue de plus en plus difficile. Cela expliquerait pourquoi le Premier ministre Imran Khan a récemment annoncé que toute démarche en vue d’une normalisation des relations avec l’Inde ne serait entreprise qu’après l’annulation par le gouvernement indien de ses réformes constitutionnelles du 5 août 2019 sur le Jammu-et-Cachemire. Cette annonce a été une surprise, d’autant plus qu’au cours des deux derniers mois, Imran Khan et le chef d’état-major de l’armée pakistanaise, le général Qamar Javed Bajwa, avaient tous deux fait des déclarations publiques indiquant leur volonté d’améliorer les relations avec l’Inde. Ces déclarations ont été suivies par l’accord des commandants des armées indienne et pakistanaise sur un cessez-le-feu le long de leur frontière. Alors pourquoi Imran Khan a-t-il fait marche arrière vis-à-vis des relations avec l’Inde ?

Le Premier ministre pakistanais a probablement paniqué face aux critiques, notamment de l’opposition et des groupes islamistes populaires, contre la décision de son gouvernement d’importer du coton et du sucre d’Inde. Certains ont même qualifié les importations en provenance d’Inde de « haram », c’est-à-dire d’interdites par l’Islam. Le gouvernement a succombé à la pression intérieure, même si l’amélioration des liens avec l’Inde n’aurait fait qu’aider le Pakistan. Par exemple, la reprise des échanges aurait permis au pays de bénéficier des vaccins COVID-19, produits en Inde et d’un bon rapport qualité-prix, tandis que l’importation de denrées alimentaires en provenance de l’Inde aurait pu contribuer à enrayer la spirale de l’inflation alimentaire dans le pays. Les mesures, petites mais significatives, prises dernièrement par les deux pays avaient offert une opportunité à Imran Khan de sortir de l’impasse dans laquelle il se trouvait en ce qui concerne les relations avec son voisin. Mais il semble avoir laissé passer cette opportunité.

L’influence de ces détracteurs de la paix dans la région est si forte qu’elle transcende même les lourds coûts économiques payés par le Pakistan. Par conséquent, en exigeant de l’Inde qu’elle revienne sur ses décisions concernant le Cachemire comme condition préalable à l’ouverture du commerce des produits de base, le Pakistan ne fait que se nuire à lui-même. Alors que l’économie du pays est en plein marasme, l’inflation alimentaire devient un problème politique majeur, qui pourrait même avoir un impact sur le gouvernement d’Imran Khan. Malgré cela, Imran Khan s’inquiète davantage des répercussions internes de l’importation de ces produits essentiels depuis l’Inde.

Par conséquent, pour que les responsables de la politique étrangère française comprennent les actions ou les inactions du Pakistan dans le conflit diplomatique actuel causé par le TLP, il suffit d’observer les volte-face répétées du pays sur sa politique indienne, qui a été davantage guidée par les sentiments populaires, même au prix d’une atteinte aux intérêts du Pakistan. Avec des sentiments anti-français très forts, les diplomates français ne doivent pas s’attendre à ce que le gouvernement pakistanais adopte une position rationnelle sur cette question.