Interview avec Christian Chesnot et Georges Malbrunot, auteurs du livre Qatar Papers



Après avoir consacré précédemment deux livres aux aspects les moins reluisants de la politique qatarie, intitulés « Qatar, les secrets du coffre fort » (Michel Lafon, 2013) et « Nos chers émirs » (Michel Lafon, 2016), Christian Chesnot et Georges Malbrunot reviennent avec un livre choc intitulé « Qatar Papers ».

Propos recueillis par Atmane TAZAGHART et Nicolas CHENE

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris lors de votre enquête sur le QatarCharityGate ?

– Christian Chesnot : Ce qui nous a étonnés et même stupéfaits, c’est l’ampleur des financements octroyés par le Qatar aux réseaux des Frères musulmans. Plusieurs dizaines de millions d’euros dans toute l’Europe, dont 25 millions en France. Nous avons retracé une cartographie précise et très étendue, qui va de l’Espagne, de l’Italie et qui remonte jusqu’en Norvège et en Suède. Elle passe par des lieux très improbables, comme Jersey, Lugano ou Luxembourg. Et tout cela constitue une toile d’araignée très vaste, qui émaille tout le continent européen.
Evidemment, on se pose des questions : pourquoi ? et au profit de qui ? Et on constate que les financements qataris vont quasi exclusivement aux Frères musulmans, à travers des associations et des personnalités qui leur sont inféodées dans toute l’Europe. Contrairement à d’autres pays qui financent des associations islamiques en Europe, le Qatar n’a pas de ressources humaines. Il a beaucoup d’argent mais très peu de support humain. Alors, il s’est branché sur les réseaux des Frères musulmans établis en Europe depuis les années 1950. Notre enquête montre qu’il y a une véritable connexion entre les deux. En plus, les Frères musulmans sont au cœur de l’ADN politico-religieux du Qatar. Pas seulement en Europe, mais partout dans le monde. Avec, comme tête de gondole, le cheikh Youssef al-Qaradawi.
Quant à la question du pourquoi, on comprend à travers les documents publiés dans le livre, que le Qatar cherche à acheter de l’influence auprès des musulmans d’Europe, dans le but de ré islamiser ces communautés. En cela, les objectifs du Qatar rejoignent la stratégie mondiale des Frères musulmans, telle qu’on la retrouve dès les premiers écrits de leur fondateur, Hassan al-Banna. Cette connexion est au cœur de l’enquête que nous avons menée à travers ce livre et le film documentaire, que nous avons réalisé en même temps, et qui sera diffusé à la rentrée.

Contrairement aux autres domaines d’« investissement » du Qatar, comme le sport, le commerce de luxe ou le lobbying politique, le but recherché à travers le financement des Frères musulmans n’est pas seulement de la visibilité ou de l’influence, il y a aussi un projet politique et idéologique clairement lié à l’islamisme ?

– Georges Malbrunot : Effectivement, derrière l’entrisme opéré par Qatar Charity, au sein des communautés musulmanes en Europe, il n’y a pas seulement une recherche d’influence, mais aussi une volonté de peser sur l’échiquier de l’islam européen où jusque-là les principaux opérateurs étaient l’Algérie, le Maroc, l’Arabie Saoudite, ennemi du Qatar, mais aussi la Turquie, grand allié du Qatar et des Frères musulmans.
Il y a derrière tout cela un objectif qui vise – comme on le voit écrit noir sur blanc dans les documents internes de Qatar Charity que nous publions – à renforcer l’identité islamique des minorités musulmanes d’Europe, à soutenir le travail de la Daâwa (prédication), à rééduquer la jeunesse musulmane, pour en faire une élite islamique apte à prendre sa part d’influence dans les sociétés où vivent des minorités musulmanes en Europe. Et sur tous ces objectifs, on le voir dans les documents que le livre révèle, il y a une filiation directe entre le Qatar et « l’islam politique » [islamisme] des Frères musulmans.
On constate non seulement que plus de 90% des financements qataris vont à des associations proches de la mouvance Frères musulmans. Mais, il y a aussi cette volonté de construire des centres islamiques toujours sur un seul et même modèle. C’est-à-dire, une salle de prière pour les hommes, une salle de prière pour les femmes, un centre commercial à côté, des salles de classe, un espace culturel et parfois une piscine ou même une morgue !
Cela correspond à la doctrine de l’« islam global », tel que l’a théorisée Hassan al-Banna, dès ses premiers écrits, qui consiste à prendre en charge l’individu musulman de la naissance jusqu’à la mort ! Donc, on est dans un schéma qui vise à transposer et exporter l’« islam politique » des Frères musulmans à destination des communautés musulmanes d’Europe.

Vous dites dans votre livre que les financements octroyés par le Qatar aux Frères musulmans en Europe ne relèvent pas du financement du terrorisme. Pourtant, vous citez plusieurs exemples de connexions entre les Frères musulmans et le terrorisme djihadisme, comme le cas de Hanan Abou al-Hanna, à Mulhouse ?

– Georges Malbrunot : Effectivement on n’est pas dans le financement du terrorisme, à proprement dit. Car les financements de Qatar Charity n’ont rien d’illégal, dans la mesure où les associations financées en Europe ne commettent pas des attentats. Cela étant, il y a parfois – et nous l’avons relevé dans le livre – de la porosité entre l’idéologie néo-islamiste des Frères musulmans et le djihadisme. Il y a effectivement le cas de cette femme à Mulhouse, Hanane Abou al-Hanna, qui était l’assistante de direction de l’association responsable de la grande mosquée financée par Qatar Charity. Elle a été tuée dans l’assaut des policiers du RAID contre la prison où elle a introduit un couteau que son compagnon radicalisé a utilisé pour poignarder deux gardiens.
Il y a donc, ça et là, des porosités entre la mouvance des Frères musulmans et le terrorisme djihadiste. D’ailleurs, historiquement, cela n’est pas un phénomène nouveau. Les leaders actuels d’al-Qaida et de Daech, Ayman al-Zawahiri et Abou Bakr al-Baghdadi, sont tous les deux issus des Frères musulmans, Et il y a de nombreux autres exemples, dont le plus illustre est le chef de file des moudjahidines arabes, lors la guerre anti-soviétique en Afghanistan, Abdellah Azzam.