Antiterrorisme : faire face à « l’ennemi de l’intérieur » (2/3)



Roland Jacquard (*)

L’attaque meurtrière survenu le 3 octobre dernier au cœur même de la direction du renseignement, à la préfecture de police de Paris, a illustré de la façon la plus dramatique le phénomène que nous évoquions dans la première de cette série d’articles consacrés aux nouveaux défis antiterroristes. A savoir que ce type d’actes terroristes ne sont plus l’œuvre de commandos lancés à l’assaut de la France, depuis les fiefs daechiens dans les zones djihadistes irako-syriennes, mais sont le fruit empoisonné de « vocations djihadistes » d’apparence spontanée, suscitées à distance, par les recruteurs daechiens, chez des « sujets » français le plus souvent motivés par des pulsions violentes de type nihiliste, plus que par un réel désir de « guerre sainte » djihadiste.

A cette problématique inédite, qui n’a jamais été observée auparavant dans aucune mouvance  terroriste, qu’elle soit d’inspiration idéologique, territoriale, religieuse ou sectaire, s’ajoute un autre fait nouveau caractéristique de ce néo-djihadisme d’inspiration daechienne : une proximité grandissante qui fait la jonction entre ce terrorisme, à l’émanation endogène et aux modus operandis rudimentaires, et les milieux de la délinquance de droit commun, qui servent d’incubateurs aux projets terroristes. Et les dispensent, ainsi, d’avoir recours à des réseaux externes de soutien logistique susceptibles d’être repérés par les services antiterroristes.

Paradoxalement, en dépit de l’aspect rudimentaire de ce néo-djihadisme daechien et du caractère amateuriste de ses actions et de ceux qui les exécutent, le schéma singulier de son modus operandi – né de la combinaison, déconcertante pour les services antiterroristes, du caractère endogène des « vocations djihadistes » qu’il suscite et de l’opportunisme qui consiste à s’appuyer sur d’indécelables soutiens logistiques dans milieux de la délinquance classique dont est issue la majorité de ses exécutants – lui procure une force de cloisonnement inégalée.

Ceci rend quasiment impossible la mission des services antiterroristes chargés d’anticiper les menaces et de faire échec aux projets terroristes avant le passage à l’acte. Ainsi, les médias et l’opinion publique ont été abasourdis d’apprendre, attentat après attentat, que les néo-djihadistes qui en sont les auteurs étaient repérés et connus par les services antiterroristes, figuraient sur les fameux « fichier S », sans que cela ne permette de les empêcher de passer à l’acte !

Ce constat d’échec a donné naissance à une campagne médiatique très critique vis à vis des services antiterroristes, allant jusqu’à remettre en cause l’utilité et la pertinence même du rôle des services de Renseignement dans la lutte contre le terrorisme. Des critiques qui ne tardèrent pas a donner naissance à une dérive inquiétante consistant à vouloir militariser la lutte antiterroriste !

Les partisans de ces thèses militaristes soutiennent que le terrorisme endogène des néo-djihadistes se revendiquant de Daech est l’oeuvre de « loups solitaires », qui s’auto-radicalisent et agissent seuls. De ce fait, ils sont, donc, impossible à appréhender avant leur passage à l’acte, combien même ils seraient fichés par les services de Renseignement.

Ce genre de doctrines véhiculent des contre-vérités de nature à engendrer des manquements et des ratages aux conséquences fatales, en matière de lutte antiterroriste. En effet, la prétendue auto-radicalisation des « loups solitaires » contribue à faire apparaître le néo-djihadisme daechien comme une fatalité impossible à contrecarrer : les services antiterroristes ne peuvent pas déceler ou anticiper l’action d’un « loup solitaire », puisque son basculement dans l’horreur s’opère dans la sphère personnelle la plus intime.

En comme le Renseignement ne parviendra jamais s’immiscer dans la tête d’un auto-radicalisé, avant qu’il ne passe à l’acte, les tenants de l’auto-radicalisation préconisent la militarisation de la lutte antiterroriste, comme étant la seule alternative pour faire face à ce phénomène néo-djihadiste !

Or, on ne peut raisonnable considérer que pour contrecarrer des formes de menaces, tout aussi inédites que sanguinaires, il suffirait de prolonger ad vitam aeternam des mesures d’exception, comme l’Etat d’urgence ; de créer, après chaque épisode tragique, de nouveaux niveaux d’alerte ; de déployer, dès qu’une menace se profile ou se fait ressentir, de plus en plus de militaires affectés à des tâches sécuritaires pour lesquelles ils ne sont ni formés ni adaptés.

En réalité, l’action antiterroriste ne peut être considérée ou envisagée comme une « guerre » au sens littéral et militaire du mot, au risque de se retrouver face des situations ubuesques semblables à celles auxquelles avait abouti la « guerre mondiale contre le terrorisme » décrétée par l’Administration Bush, au lendemain des attaques du 11 septembre 2001.

Le Président américain ne s’est-il pas félicité de la chute du Régime taliban en Afghanistan, comme étant le signe de la fin d’al-Qaida ? N’a-t-il pas déclaré, au lendemain de la chute de Saddam Hussein, que la mission de libération et de démocratisation en Irak était accomplie ?

On sait, aujourd’hui, que ces deux événements, perçus à d’époque comme des victoires annonçant des lendemains radieux, ont été le point de départ des situations chaotiques qui ont engendré de nouvelles vagues terroriste d’ampleur mondiale et abouti à l’émergence de Daech.

 

(À suivre)

 

* Écrivain et consultant, président du Roland Jacquard Global Security Consulting (RJGSC).