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Alain Bauer : ‘‘Il faut se doter d’un ‘code de la route’ pour réguler la circulation sur internet’’ !

15 juillet 2023 Interviews   131423  

Professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, auteur de multiples ouvrages sur les francs-maçons, la criminalité et le terrorisme, consulté par les politiques de gauche comme de droite, en France et aux États-Unis, sur toutes les questions de sécurité, Alain Bauer est un acteur incontournable de la lutte contre la déstabilisation des sociétés.

Propos recueillis par Gérard Legraud

Le phénomène des fake news a transformé les réseaux sociaux non seulement en outil de crétinisation des masses, mais aussi de fascisation des esprits. Comment peut-on lutter contre ce danger qui menace la paix civile et sape le vivre-ensemble? Est-il envisageable de parvenir à une régulation efficace des réseaux, pour contrecarrer la propagation de la haine en ligne ?

– Alain Bauer : Plusieurs sujets méritent d’être traités sans préjugés. D’abord, celui de l’identité numérique et de la lutte contre les trolls. Ensuite, celui de la liberté d’expression et de ses limitations possibles. Enfin, il faudrait considérer internet comme un espace à réguler avec un code de la route : permettre la liberté de circuler tout en s’assurant d’arriver vivant à destination. Des dispositifs restrictifs semblables au contrôle de la vitesse, aux feux de signalisation, aux passages piétons ou à la ceinture de sécurité, devraient être mis en place pour réguler la cybercirculation. Et pour les contenus, la suppression de l’anonymat devrait réduire considérablement la production et la propagation de la haine et sortir de l’état actuel d’impunité où les sanctions sont quasiment inexistantes.

Parmi les formes émergentes de violences urbaines, les rixs adolescentes constituent, sans nul doute, le phénomène le plus inquiétant, car il pointe à la fois les défaillances éducatives de l’école et la dislocation de l’autorité familiale. Comment peut-on y faire face ?

– Alain Bauer : Ce débat est aussi ancien que le monde. Les bandes ou gangs d’adolescents ne sont pas ‘‘émergents’’, mais juste plus visibles. Le problème demeure dans la capacité de la société à contenir les éruptions de violence. Nous lutterons efficacement contre les rixes adolescentes en recréant des espaces sociaux ou sportifs qui permettent de canaliser les énergies et maîtriser les émotions et les pulsions.

– La montée des populismes a permis aux groupuscules d’extrême droite de reprendre du poil de la bête, en exacerbant divers phénomènes sectaires (survivalisme, complotisme, mouvements antivax, milices xénophobes…). Pensez-vous qu’à terme, cela puisse déboucher sur des dérives violentes de type terroriste ?

– Alain Bauer : Ceci n’est pas à exclure. C’est même déjà le cas, un peu partout, de manière plus ou moins déstructurée.

Sur le front du contre-terrorisme, nous assistons, depuis près d’une décennie, à un double phénomène : la déstructuration des formes pyramidales de la violence (terrorisme, crime organisé…) et l’essor des ‘‘violences émergeantes’’ (survivalisme, complotisme, antivax, rixes adolescentes…). Quel regard l’éminent criminologue que vous êtes porte-t-il sur cette double évolution ?

– Alain Bauer : Ce processus est plutôt centenaire, mais il fonctionne en cycles généralement synchrones. Depuis 1989, avec la chute du Mur de Berlin et la rétraction de l’Empire soviétique, après le processus engagé auparavant par le triple bouleversement de 1979 (la prise d’otage de la Mecque en Arabie saoudite, la révolution islamique en Iran et l’invasion soviétique de l’Afghanistan), l’Occident a cru à l’avènement d’une société de consommateurs heureux, sans adversaires ni ennemis. Devenus ‘‘mous’’, les États ont alors laissé émerger des dispositifs engagés, croyants et violents, sans même chercher à les comprendre.

L’émergence de Daech en 2014 a donné naissance à un néo-djihadisme porté par des acteurs le plus souvent auto-radicalisés, qui mènent un ‘‘terrorisme low cost’’ (attaques au couteau, véhicules-béliers et autres outils rudimentaires transformés en armes par destination). Comment analysez-vous la genèse de ce phénomène ?

– Alain Bauer : L’État islamique a effectivement permis une révolution dans les affaires de terrorisme. Sans rien inventer, pour autant, de radicalement différent ou nouveau. Mais plutôt en permettant la fusion dans une seule organisation de tous les types de terrorismes, de modes opératoires, d’opératrices ou d’opérateurs, sans distinction ni sélection. Y compris en acceptant de purs criminels sans passé militant. Ceci a permis de casser la muraille idéologique entre droits communs et politiques, notamment dans les prisons.

Ce néo-djihadisme daechien se caractérise effectivement par une proximité grandissante avec le milieu du banditisme. Que préconisez-vous pour empêcher que davantage de délinquants ou des détenus de droits communs se convertissent au terrorisme djihadiste ?

– Alain Bauer : Il faut, tout d’abord, tenter de comprendre la diversité des parcours. Et ce pour mettre en place une diversité des mécanismes de traitement, notamment à travers un effort pédagogique pour clarifier la nature réelle et complexe du message divin. Ce qui, je le concède, est assez compliqué à faire dans une République laïque !

Comment l’actuel ‘‘djihad uberisé’’ peut-il muter pour garder une longueur d’avance sur les efforts du contre-terrorisme ? 

– Alain Bauer : Il s’adapte spontanément en évoluant dans un espace social et politique de plus en plus crispé et naturellement violent, tout en disposant d’un grand écho médiatique fortement accentué par les réseaux sociaux. L’émergence de l’État islamique a, certes, tout changé. Mais tout continuera de changer, avec à l’horizon un retour programmé aux terrorismes d’États. Une évolution rendue plus probable par l’intensité du conflit en Ukraine.

BioExpress

8 mai 1962 : naissance à Paris.

1977 : adhère aux Jeunesses socialistes.

1988-1990 : conseiller du Premier ministre Michel Rocard.

2000-2003 : membre de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme. Élu Grand maitre du Grand Orient de France.

2003 : nommé président de l’Observatoire de la délinquance par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur.

2007 : Membre de la Haute autorité de lutte contre les discriminations.

2009 : Publie « Les 100 mots de la police et du crime » (Presses Universitaires de France).

2010 : « Les 100 mots du terrorisme » (PUF), « Les terroristes écrivent toujours ce qu’ils vont faire » (PUF).

2012 : « Histoire criminelle de la France » (Odile Jacob).

2014 : « Le terrorisme pour les nuls », avec Christophe Souliez (Éditions First).

2015 : « Une histoire de la médecine légale et de l’identification criminelle » (PUF).-

La liste des ouvrages n’est pas exhaustive.