Ma rencontre avec Abdelrahman al-Nouaïmy, argentier qatari du terrorisme !



Georges Malbrunot (*)

Pendant des années – et jusqu’à récemment encore – une bonne demi-douzaine d’individus qataris finançaient Al Qaida en Irak en Syrie ou les Shebab en Somalie. Pour les besoins de notre enquête, sur le livre publié avec mon confrère Christian Chesnot (Nos très chers émirs, sont-ils vraiment nos amis ?), nous avions rencontré en 2016 l’un de ces financiers du terrorisme, cheikh Abdulrahmane Bin Omer al-Nouaimy à Doha, qui figure depuis 2014, sur les listes noires de l’Union européenne et des Etats-Unis.

En 2013, le Département du Trésor américain le qualifia de « terroriste spécialement ciblé » pour avoir « assisté, sponsorisé ou apporté une aide financière, matérielle ou technologique » à des organisations terroristes. Bref, sous son allure de grand-père tranquille avec son épaisse barbe grisonnante, l’homme est tout sauf un second couteau !

Au milieu des années 2000, cheikh al-Nouaimy versa deux millions de dollars chaque mois à Al Qaida en Irak – l’ancêtre de Daech – puis finança le groupe libanais Osbat al Ansar du camp de réfugiés palestiniens d’Ein Héloué au sud de Beyrouth. En 2014, il transféra encore, selon les informations du Département d’Etat américain, 600.000 dollars à Abou Khaled al-Souri, l’envoyé en Syrie du chef d’Al Qaida, Ayman al-Zawahiri. Enfin en 2015, il fournit 250.000 dollars à la direction d’Al-Shabaab, le groupe somalien lié à Al-Qaida.

Autant d’accusations que le cheikh balaie d’un revers de la main. « Apportez les preuves que nous finançons des extrémistes », nous répondit-il. « Les raisons des accusations des Américains contre moi, ajoutait-il, c’est la publication d’un rapport sur les drones que j’ai présenté à des experts des Nations unies le 8 décembre 2013 où j’expliquais que les Etats-Unis tuaient de façon illégale des innocents, notamment au Yémen où près de 950 personnes ont été éliminés par des tirs de drones».

Si récemment les autorités qatariennes auraient resserré l’étau autour de cheikh al-Nouaimy, ce n’était pas le cas lorsque nous l’avons rencontré sans aucun problème, si ce n’est la méfiance qu’il affichait à l’égard du journaliste occidental. Mais « je n’ai aucun problème avec les autorités du Qatar », nous assurait-il, alors. « Mes ennuis se limitent aux Américains, ils veulent me faire taire. Mais je ne suis interdit de voyager qu’en Europe, aux Etats-Unis et en Arabie saoudite ».

Proche du diwan al-emiri, son ONG – al-Karama – est soupçonnée d’être financée par l’Etat qatari. Il faut dire que ses liens avec l’élite dirigeante de l’émirat sont anciens. Certes, cheikh Al-Nouaimy fut emprisonné en 1998 alors qu’il était fonctionnaire du ministère de l’Education. Il avait lancé une pétition, s’opposant à l’émancipation de la femme dans la société, y compris de cheikha Moza, la seconde épouse de l’émir de l’époque, cheikh Hamad, qui le fit jeter en prison. La pétition en question avait été signée par trois membres de la famille régnante, signe que celle-ci reste travaillée par des courants ultraconservateurs. Mais à sa libération au printemps 2001, l’islamiste fut reçu par l’émir Hamad qui en fit ensuite son émissaire auprès de figures djihadistes, comme le Yéménite Abdelmajid al-Zindani, un ancien proche d’Oussama Ben Laden, également réclamé par les Etats-Unis.

Bref, cheikh Al-Nouaimy ne souffrit d’aucune disgrâce. En 2004, il fonda son ONG, al-Karama, dont le siège est à Genève. Il s’agit en fait d’une couverture. En 2009, al-Karama appela à soutenir « la résistance » irakienne contre les forces d’occupation étrangères, c’est-à-dire américaines. Les Etats-Unis, dont une base militaire au Qatar assure la sécurité du minuscule émirat. Voyez le double jeu…

Le pouvoir le laissa organiser des conférences aux accents violemment anti-Occidentaux. « Ce sont les Américains qui ont demandé aux autorités qatariennes d’interrompre notre campagne de dons pour la révolte en Syrie, et non pas le Qatar qui l’a décidé de son propre chef », affirmait-il en 2016. Al-Nouaimy assume sans ambages ses sympathies pour un mouvement classé terroriste par la communauté internationale.

L’argentier d’Al-Qaida a bénéficié également de la mansuétude de certains « amis » du Qatar en Europe. N’est-il pas venu, fin 2011, à Paris sans être inquiété par les autorités françaises, à l’époque très proches du Qatar.

Al-Nouaimy n’est pas un cas isolé. Au moins une demi-douzaine de financiers d’organisations terroristes ont longtemps bénéficié de la mansuétude des autorités qatariennes.

Salem Hassan Kuwari et Abdullah Ghanim Khawar sont, par exemple, accusés par le Département américain du Trésor d’avoir « fourni plusieurs centaines de milliers de dollars à Al-Qaida pour ses opérations, ainsi que pour faire libérer des détenus d’Al-Qaida d’Iran et d’ailleurs ».

Dès 2009, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton affirmait dans un télégramme diplomatique, révélée par Wikileaks, que la coopération avec le Qatar était « la pire de la région » du Moyen-Orient.

Sous la pression des Etats-Unis, à partir de 2015, Doha fit des efforts pour contrer le financement du terrorisme, gelant des comptes et imposant une interdiction de sortie du territoire à deux « financiers du terrorisme », Saad al-Ka’bi et Abdelatif al-Kawari. En 2015 encore, le Qatar a restructuré son comité antiterroriste, après avoir pris plusieurs décrets limitant les activités des ONG caritatives. Malgré ces efforts, souligne un rapport américain du Département d’Etat, « des entités et des individus continuent de servir de financiers à des groupes terroristes ».

* Ecrivain et journaliste, spécialiste du Moyen-Orient, dernier ouvrage paru Qatar Papers, comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe (co-écrit avec Christian Chesnot).