Le conseil européen de la fatwa : touche à tout, sauf à la Charia !



Ian Hamel (*)

Un musulman peut-il mettre du vinaigre de vin dans sa salade ? Une musulmane peut-elle monter à bicyclette ? Ou ouvrir au facteur quand son mari n’est pas là ? Le Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche (CEFR), créé en mars 1997 à Dublin par le qatari d’origine égyptienne Youssef al-Qaradhawi relève, du moins en théorie, d’une bonne intention. Il s’agit de fournir de judicieux conseils aux musulmans vivant en Europe afin qu’ils puissent s’intégrer tout en conciliant la loi islamique.

Comme le souligne le premier recueil de fatwas édité en français en 2002 : « il appartient aux savants musulmans de leur fournir des réponses claires, cohérentes et réalistes qui ne fassent pas d’eux, leur vie durant, des étrangers en puissance… des musulmans vivant en Europe habités par des malaises et des déchirements perpétuels ».   

A la question de savoir si une femme doit demander la permission de son époux si elle désire raccourcir la longueur de ses cheveux, la réponse dépend de l’importance du coup de ciseau. Selon le CEFR, elle peut, sans demander l’autorisation, les couper de façon imperceptible. En revanche, si la coupe est visible, cela « nécessite une entente préalable entre les époux avant son exécution, afin que perdurent l’affection et la concorde entre eux ». Le Conseil européen de la fatwa et de la recherche en profite pour rappeler que « la musulmane ne se découvre pas les cheveux à l’extérieur, ni devant les hommes qui lui sont étrangers. Ainsi l’époux est le premier à avoir le droit de jouir de la beauté de la chevelure de sa femme ». 

Quand un musulman écrit qu’il est employé chez McDonald’s, un établissement qui vend de la viande de porc, les savants lui demandent de chercher un autre moyen de subsistance. Toutefois, ils tolèrent que la personne puisse poursuivre dans l’emploi actuel « si on n’a pas d’autres revenus pour garantir sa subsistance ». Cette fondation, riche d’une trentaine d’érudits, vivant en Europe, mais aussi en Afrique et en Asie, ne cherche pas à jeter de l’huile sur le feu. Ainsi, selon la fatwa 19, si un homme constate juste après le mariage que sa femme n’est plus vierge, il ne doit pas la répudier automatiquement. En effet, le CEFR reconnaît qu’une jeune femme peut perdre sa virginité « au cours d’activités sportives, notamment si elle ne fait pas preuve de prudence et de retenue, cela est tout à fait possible et le mari est tenu de la croire ». Bref, à première vue, il ne s’agit que d’une assemblée d’érudits qui se contentent d’émettre de temps en temps de simples et inoffensifs avis juridiques à l’intention de braves croyants. 

Il y a quelques années, j’ai pu suivre un Conseil européen de la fatwa et de la recherche, qui se déroulait à Istanbul, à l’invitation de Yousouf Ibram, alors imam de la mosquée de Genève. Ce dernier soulevait le délicat problème de la répudiation. Yousouf Ibram proposait que cette répudiation se fasse devant témoins. La démarche deviendrait alors plus complexe car le mari serait dans l’obligation de donner des explications sérieuses. On peut aussi imaginer que les témoins mettront toute leur énergie pour réconcilier le couple. « Le divorce est la pire des choses licités pour Dieu, il n’est pas permis pour un musulman d’y recourir pour le moindre prétexte », rappelait l’imam de la mosquée de Genève. Sa suggestion, pourtant fort peu révolutionnaire, n’avait pas fait l’unanimité au sein du Conseil européen de la fatwa et de la recherche. 

En fait, la fondation est une émanation de la confrérie des Frères musulmans. Et en matière d’innovation, les “savants“ choisis par Youssef al-Qaradhawi veulent bien négocier sur les détails, mais pas question de toucher à l’essentiel, c’est-à-dire à la charia. Elle doit demeurer la norme absolue pour tous les musulmans vivant en Europe. C’est si vrai que le CEFR n’entend pas renoncer à la… polygamie ! Il considère que c’est un « droit », qu’il faut tolérer sans l’encourager. Une couleuvre que Musulmans de France a eu du mal à avaler. Résultat, les éditions Tawhid, qui avaient édité le premier recueil de fatwas en 2002, préfacé par Tariq Ramadan, ont renoncé depuis à publier les suivants.

Par ailleurs, la personnalité même du président-fondateur du CEFR, Youssef al-Qaradhawi, ne donne pas vraiment l’image d’un islam « tolérant » et « de juste milieu ». Sur la chaîne al-Jazeera, ce dernier a justifié les attentats-suicides, appelé à tuer tous les Alaouites en Syrie et expliqué que l’élimination des juifs durant la seconde guerre mondiale n’était finalement qu’un châtiment divin. « Tout au long de l’histoire, Allah a imposé [aux juifs] des personnes qui les punissaient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler (…) C’était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des croyants », a-t-il déclaré le 30 janvier 2009. 

En raison de son grand âge (92 ans), Youssef al-Qaradhawi a été remplacé, en novembre 2018, à la tête du CEFR, par un Britannique d’origine irakienne, le docteur Abdullah al-Judai, 61 ans, qui enseigne les fondements de la jurisprudence à l’Institut européen des sciences humaines du Pays de Galles.

Mais, dans les faits, ce changement de façade n’enlève rien à l’influence qu’exerce le prédicateur qataro-égyptien, en sa qualité de chef de file de Tanzim al-Dawli, la branche internationale des Frères musulmans, sur le CEFR et sur « Musulmans d’Europe », l’ex Union des organisations islamiques en Europe, dont le Conseil est l’émanation.   

* Journaliste et écrivain, spécialiste des Frères musulmans