La discrète implantation des Frères musulmans à Maurice



La majorité des Mauriciens n’ont pas boudé les élections législatives du 7 novembre 2919. Malgré des affiches qui appelaient à rejeter la loi humaine et à ne pas aller voter, afin de ne pas se rebeller « contre Allah ».

Par Ian Hamel, à Port-Louis

Officiellement, la campagne électorale s’est déroulée dans le calme. Le Premier ministre Parvind Jugnauth, fils de l’ancien Premier ministre Anerood Jugnauth, a conservé une majorité confortable au Parlement, avec 42 députés sur 70. Depuis l’indépendance en 1968, cette ancienne colonie britannique est dirigée par les Hindouistes, majoritaires dans le pays. La plupart des musulmans (15 à 20 % de la population) ont préféré les partis nationaux, plutôt que les organisations islamistes, qui n’ont pas obtenu un seul siège. Il est vrai que ces groupuscules radicaux n’inspirent guère confiance, à l’image du prédicateur Javed Meetoo, formé au Pakistan, défenseur de la charia et de l’instauration d’un État islamique à Maurice. Javed Meetoo a malgré tout réussi à faire annuler la Gay Pride à Port-Louis.

Les affiches appelant les musulmans à ne pas voter n’ont sans doute pas eu beaucoup de succès. Mais elles révèlent l’influence du théologien Ibn Taymiyya (1263-1328), référence des mouvements salafistes et djihadistes, pour qui le pouvoir n’appartient qu’à dieu. La conduite de la politique humaine (et donc les élections) étant illégitime. Néanmoins ces affiches, comme d’autres qui appellent, en créole, les musulmans « pas gagne droit de vote MSM » car il associerait « burqah avec prostitution », « pas gagne droit de votre MMM », car « c’est ou pe dire OUI à LGBT. Homme marié ar Homme » attestent d’une volonté de fragmenter la société mauricienne. Jusqu’alors Hindouistes, musulmans, blancs, créoles, Chinois vivaient en bonne entente sur cette petite île d’à peine 2 000 km2. Il y a quelques années, on ne croisait pratiquement jamais de femmes en burqa dans les rues de Plaine-Verte, le quartier musulman de Port-Louis, marchant quelques pas derrière des barbus en djellaba.

Mais cette radicalisation prend également d’autres visages. L’avocat Shakeel Mohamed, membre du Parti travailliste (opposition), et ancien ministre du Travail, a facilement été réélu. Il s’habille en costume-cravates et ne porte pas de barbe.  Mais sa campagne n’a pas porté sur le chômage, la crise du logement ou sur le fléau de la drogue, mais sur le conflit israélo-palestinien, le Cachemire et le génocide des Rohingyas, afin de dénoncer l’oppression dont les musulmans seraient victimes dans le monde. Pour discréditer l’actuel gouvernement, il n’a cessé de l’accuser (sans apporter de preuves) de travailler main dans la main avec Israël, citant une compagnie, basée à Maurice (comprenez le Mossad), impliquée dans la vente d’armes et qui aurait le sang des Palestiniens, et donc des musulmans, sur les mains…  Le ver n’est-il pas déjà dans le fruit ? Comme le déclarait récemment Jean-Pierre Chevènement, l’ancien ministre français de l’Intérieur, « les guerres civiles commencent toujours à bas bruit ». Évoquant les guerres de religion, le président de la Fondation Res Publica, rappelle que le premier bûcher date de 1523, et les massacres de la Saint-Barthélemy de 1572.

Le 22 avril 2015, Tariq Ramadan, alors directeur du Centre de recherche sur la législative islamique et l’éthique (CILE), dont le siège est à Doha, au Qatar, animait son premier atelier de travail à Maurice, intitulé « Introduction à l’éthique ». Le prédicateur suisse fréquente cette île de l’océan Indien depuis 1995. C’est l’Islamic Foundation à Londres qui est à l’origine de la venue du petit-fils d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans égyptiens.

Depuis, Tariq Ramadan se rend à Maurice tous les deux ans pour un séjour d’une quinzaine de jours. Dans une interview accordée dans la presse locale en janvier 2015, Tariq Ramadan développe déjà la même stratégie qu’aujourd’hui, après son incarcération, à la suite d’accusations de viols. Il affirme que dans le monde entier, il serait salué « comme un agent de l’apaisement et de la réconciliation ». En revanche, la France serait le seul pays à ne pas l’apprécier à sa juste valeur. « La France a un problème avec ce que je représente parce que je suis très gênant » déclare-il. « En fait, je suis la figure de l’ancien colonisé, l’Arabe, l’Algérien, qui tout à coup commence à s’exprimer dans la langue de Molière, sans complexe. C’est-à-dire que je n’attends pas à ce que quelqu’un parle à ma place », ajoute-t-il.

Les associations musulmanes qui l’ont fait venir, comme la Maison Dawah, défendent aujourd’hui son innocence. A l’entrée du local, rue Labourdonnais à Port-Louis, la réception est tenue par une femme en burqa. Hossen Kurrimboccus, l’un des responsables de la Maison Dawah, défend la présomption d’innocence et se déclare prêt à réinviter Tariq Ramadan à Maurice, dès qu’il pourra s’y rendre.

Rehza Khan, directeur général d’une entreprise textile, est le coordinateur de toutes les associations qui prenaient en charge le séjour du prédicateur dans l’île. Un budget non négligeable car ce dernier venait avec toute sa famille, son épouse et ses quatre enfants. Iman Ramadan a d’ailleurs donné dans le quotidien local L’Express sa seule interview (avant l’incarcération de son mari). Elle n’y condamne pas la polygamie, tout en reconnaissant que la norme, c’est la monogamie. « La polygamie peut être une solution à un moment donné. Par exemple à l’époque du Prophète, beaucoup d’hommes mouraient dans les batailles et il y avait trop de femmes », assure-t-elle. Aurait-elle osé le dire dans la presse occidentale ?

De la même manière, Tariq Ramadan présentait le terroriste Mohamed Merah comme une « victime du système. Il a été viré de l’école, il a cherché de l’emploi, on ne l’a pas pris ». Se serait-il permis de tenir le même discours en France ? Rehza Khan, l’animateur de plusieurs associations musulmanes, ne cache pas son admiration pour l’auteur du « Génie de l’islam » : « Nous avons une dette envers lui par rapport à tout ce qu’il nous a apporté. Il nous a aidé à consolider notre vivre ensemble », déclare-t-il. « Sa mise en examen n’est-elle pas politisée ? La brigade criminelle a conclu que les témoignages de ses accusatrices n’étaient pas fiables et qu’il n’y avait pas de charges contre Tariq Ramadan. Les viols ne sont pas prouvé », assure Rehza Khan.

Le prédicateur peut apparemment toujours compter sur son fan club dans l’océan Indien.