Théo Padnos : le Qatar m’a utilisé pour financer al-Qaida !



 
Propos recueillis par Atmane Tazaghart

Journaliste et essayiste américain, Theo Padnos, a été enlevé et détenu durant 22 mois par les djihadistes de l’organisation al-Nosra, la filiale d’al-Qaida en Syrie. Durant sa captivité, il a subi de multiple formes de torture, du « simulacre de noyade » rendu célèbre par les « interrogatoires musclés » de la CIA à Guantanamo, aux mises en scène macabres visant à lui faire croire qu’il allait être pendu ou enterré vivant. Il a pourtant gardé espoir, convaincu qu’il allait recouvrer la liberté : comprenant l’arabe, il a pris l’habitude de tendre l’oreille, pour écouter discrètement les conversassions de ses geôliers. Il a, ainsi, fini pas comprendre que ses ravisseurs avaient conclu, au préalable, un accord secret avec les Qataris visant à obtenir du financement, sous prétexte du paiement, par Doha, d’une rançon pour sa libération…

– Comment vous êtes vous retrouvé otage de l’organisation al-Nosra, la filiale d’al-Qaida en Syrie ?
– J’ai fait connaissance, à Antakya, de trois personnes qui se disaient prêtes à organiser pour moi un voyage de deux ou trois jours, pour aller à Alep puis à Idleb et revenir ensuite en Turquie. Mais, dès que nous avons passé la frontière, il m’ont battu et attaché et m’ont dit en arabe : « nous sommes d’al-Qaida et tu es notre prisonnier » […] Ils m’ont retenu durant 24 heures encore, avant de me remettre à al-Nosra. Ce fut une journée effroyable durant laquelle ces trois geôliers m’ont soumis pour la première fois à la torture. Ils m’ont attaché les mains au plafond, m’ont fouetté pour me faire avouer que j’étais un espion. Ils me demandaient avec insistance : « pour qui tu travailles ? Qui t’a formé ? Où as-tu appris le métier d’espion ? » Puis, ils m’ont soumis à la technique dite de « simulacre de noyade » et disaient en rigolant : « tu vois, c’est comme à Guantanamo » !
– Quand avez-vous entendu parler pour la première fois d’une rançon proposée par le Qatar pour vous faire libérer ?
– Dès les premiers jours de ma détention, j’ai entendu dire que mes ravisseurs étaient en contact avec un émissaire qatari […] Et petit à petit, à travers les bribes de discussions que je captais, j’ai fini pas comprendre que mes ravisseurs étaient de mèche avec les Qatari, dès le départ ; qu’ils avaient convenus d’enlever des otages pour les faire libérer moyennant rançons. Personne ne me l’a dit de façon explicite, mais j’ai compris, petit à petit, qu’il y avait un deal secret avec les Qataris ; que ces rançons étaient un moyen détourné pour Doha d’octroyer du financement à al-Nosra, sans être soupçonné de financer le terrorisme. J’en étais convaincu.
Cette conviction vous a-t-elle aidé à tenir le coup durant vos longs mois de captivité ?
– Oui, ça m’a aidé à garder espoir. Mais, mes ravisseurs ont pris un malin plaisir à me faire croire constamment qu’ils allaient me tuer. Maintes fois, il sont venus dans ma cellule et m’ont dit : « prépare-toi, nous allons revenir dans 5 minutes pour t’exécuter selon le rite islamique ». Une fois, ils m’ont conduit vers un salle de torture qu’ils appelaient la « chambre de la mort », m’ont fait monté sur un échafaud et m’ont mis la corde au cou. Leur émir s’est, alors, avancé vers moi et m’a dit : « tu es un espion, il faut le reconnaître. Je sais que les espions américains sont entrainés à ne pas avouer, mais là tu vas mourir de toute façon et il vaut mieux avouer avant d’aller en enfer » !
Une autre fois, il sont venus me chercher et m’ont conduit vers un champs voisin où il y avait une tombe creusée au préalable. Ils se sont mis à me rouer de coups et s’agitaient autour de moi, en disant : « tu vas mourir comme un animal, nous allons t’enterrer vivant comme un insecte ». Puis, il m’ont poussé dans la tombe et se sont mis à me couvrir de terre. Je me débattais de toutes mes forces, mais j’avais les mains et les pieds liés et n’arrivais pas à ôter la terre de mes yeux et de ma bouche. Et soudain, ils se sont arrêtés et sont partis, me laissant ainsi durant deux heures, avant de me faire sortir de la tombe et me remettre dans ma cellule.
Avez-vous subi d’autres formes de torture ?
– J’ai été régulièrement battu, fouetté, affamé, torturé à l’électricité. J’ai passé les sept premiers mois de ma captivité avec les mêmes vêtements, sans pouvoir me laver ou me brosser les dents. J’étais infesté de poux, dans une tel état de crasse que j’en suis arrivé à souhaiter ma mort…
Pour en revenir à votre libération et à la rançon payée par le Qatar, comment les choses se sont déroulées ?
– À l’époque, j’étais détenu à Deraa, dans le sud de la Syrie. Un jour, j’étais dans ma cellule, quand l’émir Abou Mariya al-Qahtani est venu me voir et m’a dit : « prépare-toi, nous allons te renvoyer aujourd’hui-même chez ta mère » ! Ils m’ont mis à l’arrière d’un pickup et ont roulé au sud vers la frontière jordanienne. J’ai cru, un moment, qu’ils allaient me libérer via la Jordanie, mais ils ont ensuite longé la frontière vers le Golan et m’ont remis aux forces de l’Onu stationnées à la frontière syro-israélienne.
Plus tard, lorsque je me suis rendu à Doha, deux mois après ma libération, le ministre des affaires étrangère m’a dit que le Qatar a exigé d’al-Nosra que je sois libéré via Israël, de crainte de me voir, à nouveau, kidnappé, par d’autres djihadistes, si j’étais libéré en Jordanie.
Qui avez-vous rencontré lors de votre séjour au Qatar ?
– J’ai d’abord rencontré le chef des services secrets [Saâda al-Qobeissi], puis le ministre des affaires étrangères [Khalid al-Attiyah]. Je tenais à leurs expliquer qu’al-Nosra et al-Qaida étaient une seule et même organisation […] J’ai dit au ministre : « en coopérant avec al-Nosra, vous soutenez des terroristes et contribuez à détruire la Syrie » !
– Qu’a-t-il répondu ?
– J’étais dans son bureau au ministère et notre discussion était cordiale. Il m’a donc donné une réponse polie et diplomatique. Il m’a affirmé qu’il connaissait bien les gens d’al-Nosra et leur faisait une totale confiance […] J’ai alors dit au Ministre Qatari que les gens d’al-Nosra chantaient tous les jours : « Notre leader est Ben Laden. Nous avons détruit les Etats-Unis avec un avion civil. Nous avons réduit le World Trade Center en poussière ». J’ai chanté ce chant devant lui, en arabe, dans son ministère. Et il s’est exclamé : « à ce point ! sérieusement ? c’est ce qu’ils chantent ! »
Et avec le chef des services secrets, de quoi avez-vous parlé ?
– Il m’a raconté qu’un émissaire americain était venu le voir à Doha, avec ma photo et celles d’autres otages américains détenus en Syrie, lui demandant s’il pouvait interférer en notre faveur. Le chef des services qataris m’a dit avoir répondu à l’émissaire américain : « je ne peux rien vous promettre, en ce qui concerne James Foley, Kayla Mueller et Peter Kassig, car ils sont aux mains de Daech. Mais, pour Theo Padnos, oui. Je vais le faire libérer » !
Cela vous a-t-il conforté dans la conviction, que vous aviez dès le début de votre détention, que vos ravisseurs étaient de mèche avec les Qataris ?
– Oui, oui. Absolument !