Dans un silence assourdissant, celui des grandes idées lorsqu’elles se retirent du vacarme du monde, le philosophe égyptien Mourad Wahba s’est éteint à l’âge de 100 ans, laissant derrière lui un vide qui ne se mesure pas au nombre de livres publiés, mais à la rareté des voix arabes capables, comme la sienne, d’aller à contre-courant de la pensée dominante. Sa disparition constitue une perte majeure pour le rationalisme arabe. Elle marque une césure, un rappel sévère que la philosophie, dans le monde arabe, demeure un acte de résistance, et que le prix de cette résistance se paie cher, parfois bien au-delà de la mort.
Il est des disparitions qui passent presque inaperçues, et d’autres qui laissent derrière elles un silence trop lourd pour être ignoré. La mort de Mourad Wahba appartient sans conteste à cette seconde catégorie. Non seulement parce qu’elle referme l’un des chapitres les plus illustres de l’histoire du rationalisme arabe, mais aussi parce qu’elle révèle, une fois encore, l’indigence du paysage intellectuel arabe contemporain, où les voix libres se raréfient au point de devenir des exceptions.
Wahba n’était pas un adepte du confort intellectuel ni du consensus facile. Il dérangeait, provoquait, insistait. Et rappelait inlassablement que la pensée n’est pas un exercice décoratif, mais un acte de rupture. Dans un monde arabe friand de compromis verbaux et de consensus mous, il assumait le rôle ingrat de celui qui pose les mauvaises questions – celles qui fissurent les certitudes et mettent à nu les fragilités du discours dominant.
Mourad Wahba faisait partie de ceux qui ont choisi de se tenir sur un terrain escarpé : celui de la raison lorsqu’elle se heurte au sacré, des interrogations lorsqu’elles bousculent les certitudes établies. Il n’était pas un philosophe qui écrivait pour plaire, mais pour troubler. La laïcité, chez lui, n’était ni un slogan politique ni une posture défensive, mais une construction intellectuelle rigoureuse : la séparation du religieux et du politique comme condition pour libérer la foi de toute instrumentalisation et affranchir l’esprit de toute tutelle.
Tout au long de son parcours, Wahba est resté fidèle à une idée centrale : il n’y a pas de renaissance arabe sans pensée critique. C’est dans cette perspective qu’il n’a jamais hésité à relire le patrimoine islamique, non pour le démolir, mais pour le déconstruire afin de le refonder sur des bases rationalistes. Il savait, avec une lucidité aiguë, que le combat laïc ne devait pas être dirigé contre l’héritage du passé en tant que tel, mais contre sa sacralisation abusive, lorsqu’elle cherche à l’ériger en pouvoir confisquant le présent et l’avenir. En ce sens, son projet philosophique fut à la fois un acte de courage et une démarche intellectuelle profondément novatrice.
Sa disparition remet au premier plan la question du rôle de l’intellectuel dans le monde arabe contemporain : que signifie être laïc dans une société qui confond foi et identité, critique et blasphème ? Mourad Wahba a vécu cette interrogation au quotidien, en en payant le prix : l’isolement, la marginalisation et, souvent, la diffamation. Mais, comme tout penseur critique, il savait qu’une pensée ne se mesure ni à son degré d’acceptation ni à sa popularité, mais à la capacité de ses idées à résister à la critique et à l’épreuve du temps.
Les philosophes peuvent disparaître en tant qu’individus, mais les questions qu’ils laissent derrière eux ne meurent jamais. Et Mourad Wahba, par la radicalité de sa rationalité et sa fidélité aux valeurs laïques et humanistes, laisse ses disciples, parmi les héritiers du rationalisme arabe, face à une interrogation brûlante : qui pourra encore oser dire « non » à la pensée unique, lorsque le « oui » docile devient une voie toute indiquée vers la consécration intellectuelle ? Comme s’il écrivait, au moment de partir, un dernier appel à l’esprit rationaliste arabe, qui a besoin – aujourd’hui plus que jamais – de voix dissonantes, comme la sienne, pour le tirer de son long sommeil.








