Quand la Turquie joue la russie contre les Etats-Unis



Christian Malard (*)

En décidant de se procurer des missiles Sol Air Russes S400, parmi les plus sophistiqués au monde, capables d’atteindre plus de 80 cibles à la fois, le Président Turc, Receps Erdogan, n’a fait que défier les États-Unis et hypothéquer les chances de maintien de son pays au sein de l’OTAN.

Erdogan a multiplié les provocations pour obtenir des concessions. Mais, force est de constater que cet imbroglio militaro-diplomatique interpelle avec la lente dérive de la Turquie vers la Russie et son désengagement progressif de l’OTAN.
Erdogan est un franc-tireur qui peut s’affranchir des règles et des logiques d’alliance dès qu’il s’agit de défendre l’indépendance de la Turquie. Sur le fond, la Turquie cherche avant tout à équilibrer ses relations plutôt qu’à marquer une rupture avec le camp occidental.
Cela dit, l’Administration Trump a toutes les raisons de s’opposer à l’acquisition de ces missiles. Ils placent la technologie Russe au cœur d’un pays clef de l’Alliance Atlantique, qui a la 2ème armée la plus puissante après celle des États-Unis. Les Russes pourraient, ainsi, avoir libre accès à toutes les données technologiques du Chasseur Furtif F35, l’un des avions les plus en pointe de l’armée de l’air américaine, pour lequel Erdogan a passé commande.
Mais les États-Unis ont exclu la Turquie du programme F35 déjà acquis par des pays alliés comme le Japon, l’Australie, le Canada, la Norvège, le Danemark, les Pays Bas, l’Italie et la Grande Bretagne. Les Américains ont toujours refusé la coproduction avec la Turquie de ces équipements ultra sophistiqués et le transfert de technologie exigé par Erdogan.
Selon les stratèges du Pentagone, à Washington, la vente du S400 Russe aux Turcs fait partie d’un stratagème de Vladimir Poutine visant à diviser l’OTAN.
Aujourd’hui, les officiels américains se demandent si la Turquie peut rester, un membre actif de l’OTAN, tout en utilisant un système de Défense Aérienne Russe. Pour eux, la Turquie dérive vers une « alternative non occidentale ». Elle a, certes, longtemps été une cheville ouvrière de l’Alliance, mais ses intérêts n’ont pas toujours été au diapason avec ceux d’une alliance de défense occidentale créée en 1949 pour contrer l’URSS.

Depuis le déclenchement de la guerre civile en Syrie, l’Otan a positionné son système américain de Missiles Sol Air « Patriot » sur le territoire Turc mais, aujourd’hui, Erdogan insiste pour que la Turquie se dote d’un système semblable auquel l’Amérique n’a jamais donné suite.
Cela dit, l’acquisition, par Recep Erdogan, d’un système de missiles de défense Russes, constitue une victoire politique pour Vladimir Poutine qui ramène la Turquie dans son giron. Elle renforce aussi son ancrage au Moyen Orient après son intervention militaire en Syrie.
Ajoutons à cela que, tout en soutenant l’Iran, la Russie entretient de bonnes relations* diplomatiques, économiques et militaires avec les Monarchies du Golfe et l’Égypte alliés des États-Unis.
La pomme de discorde turco-américaine pourrait bien envenimer les rapports entre les armées des deux pays. Les États-Unis disposent, sur le territoire turc, de bases militaires importantes comme celle d’Incirlik et de sites de stockages d’armes nucléaires tactiques.
Pour l’instant, face à un Congrès hostile et à Recep Erdogan, Donald Trump ne souhaite pas imposer de sanctions, afin de ne pas déstabiliser l’OTAN. Il préfère négocier avec Erdogan avec lequel il doit aussi traiter le problème des Kurdes à la frontière Syro-Turque.
Peut-être faudrait-il que tout ce petit monde se mette autour d’une table avec Vladimir Poutine, devenu incontournable pour ramener la stabilité au Moyen Orient.

* Expert en politique internationale et consultant diplomatique.