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Erdogan a-t-il définitivement lâché les Frères musulmans ?



Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, est-il en passe de lâcher les Frères musulmans ? L’AKP du Raïs turc se réclame de la même idéologie que la Confrérie : L’islamisme politique. Mais, les raisons de ce renoncement ne sont pas idéologiques. Elles sont liées à la violente crise économique qui frappe Ankara. Et les sondages qui donnent le Président turc perdant aux prochaines élections.

Par Ian Hamel

Depuis plusieurs années déjà, les économistes prédisent la fin du ‘‘miracle turc’’, en raison notamment d’un manque d’investissement dans la formation, de la faiblesse des avancées technologiques et de la productivité du travail. « Le pouvoir privilégie les politiques de soutien à une croissance de court terme au détriment d’une politique de réformes structurelles », souligne Didier Billion dans La Turquie, un partenaire incontournable (Éditions Eyrolles, septembre 2021).

Les investisseurs étrangers ne se bousculent plus au portillon (moins de 5 milliards d’euros en 2020 contre près de 20 milliards en 2007), en raison de la mainmise croissante des proches de Recep Tayyip Erdogan sur l’économie et la ‘‘discrimination positive’’ presque systématique dans l’attribution des marchés publics. Ajoutez à cela une inflation supérieure à 21 %. Cerise sur le gâteau, l’effondrement de la livre, la devise turque. Elle a perdu près de 60 % de sa valeur depuis janvier 2021. Or, la Turquie est très dépendante des importations de gaz, de pétrole, de charbon. Enfin, le Groupe d’action financière (GAFI) a mis le pays sur la liste ‘‘grise’’. Celle des pays peu actifs dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

Résultat, le tempétueux président turc est contraint « de changer de ton », de réviser « ses lignes directrices » et de tendre « désormais la main à ceux qui, il y a peu, faisaient partie de ses pires ennemis régionaux », comme le souligne le média en ligne Orient XXI.
Erdogan s’est, ainsi, rapproché de l’Égypte, alors que les relations diplomatiques avaient été rompues en 2013. Le chef de l’État turc ne pardonnait pas à l’armée égyptienne, sous les ordres d’Abdel Fattah Al-Sissi, d’avoir renversé son ami, le président Mohamed Morsi.

Depuis, il accueillait à bras ouverts les Frères musulmans égyptiens en fuite. Il les laissait déverser leur haine envers le pouvoir égyptien.
Changement de ton, en mars 2021 : Ankara avait demandé aux médias tenus par la Confrérie de modérer leurs attaques contre Le Caire. Puis, en décembre 2021, sans préavis, le site Web de la chaîne el-Sharq a été fermé. Pure coïncidence ? Deux mois auparavant, en septembre, une délégation égyptienne, conduite par Hamdi Loza, le vice-ministre des Affaires étrangères, était invitée à Ankara. Les pourparlers entre les deux pays ont été qualifiés de « francs et approfondis ». Au même moment, Recep Tayyip Erdogan s’est également entretenu par téléphone avec le roi Salman d’Arabie saoudite, après des années de brouille entre les deux pays .

Toutefois, l’étape la plus importante dans ce processus inédit de rapprochement reste la venue de Mohamed Bin Zayed en Turquie. D’autant que l’homme fort d’Abou Dhabi a annoncé un investissement de 10 milliards de dollars pour soutenir l’économie turque. Des investissements dans la logistique, l’énergie, la santé et l’alimentation. La lettre confidentielle Intelligence Online croit savoir que les EAU lorgne également sur Aselsan, le fleuron turc de la défense, spécialisé dans les équipements de guerre électronique. Ankara souhaiterait ouvrir son capital à de nouveaux investisseurs.

Cependant, la réconciliation de la Turquie avec les pays de ‘‘l’axe de la modération arabe’’ risque de prendre encore beaucoup de temps. L’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ne se trouvent pas dans les mêmes camps que la Turquie en Syrie et surtout en Libye. Alors qu’Ankara a soutenu militairement le Gouvernement d’union nationale à Tripoli, les trois autres pays appuient l’armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar. Le Caire réclame le départ de Libye des milliers de mercenaires syriens envoyés par Ankara.

« Si l’Égypte et la Turquie parviennent à conclure un accord sur le dossier libyen, cela pourrait constituer un grand pas vers la réconciliation entre les deux pays », assure Amr el-Shobaki, chercheur au Centre d’études politiques et stratégiques al-Ahram et auteur d’un ouvrage de référence : Les Frères musulmans des origines à nos jours, paru en avril 2009 aux éditions Karthala.

Quand Erdogan abandonnait les Ouïgours…

Jusqu’où Erdogan peut-il vraiment changer son fusil d’épaule ? Sa réconciliation avec les pays arabes opposés aux Frères musulmans le poussera-t-il à lâcher définitivement la Confrérie islamiste ?

Le Président turc sait se montrer pragmatique, voire opportuniste. Quitte à brûler ce qu’il a précédemment adoré. En témoigne le précédent ouïgour : il a simplement suffi que la Chine devienne l’un des trois plus grands partenaires commerciaux de la Turquie (avec l’Allemagne et la Russie), que le président Xi Jinping évoque la possibilité d’insérer la Turquie dans le déploiement des ‘‘nouvelles routes de la soie’’, pour qu’Erdogan s’empresse de lâcher la cause des Ouïgours, minorité musulmane persécutée à Pékin, que le Président turc soutenait, jusqu’alors, à coups de gigantesques campagnes de levées de fonds et de propagande anti-chinoise !

Pis encore, Erdogan est allé jusqu’à ratifier, en 2020, un accord d’extradition avec la Chine, créant un climat de plus en plus hostile pour des milliers d’Ouïgours réfugiés depuis des années en Turquie, dont des dizaines d’activistes auraient, depuis, été livrés par Ankara à Pékin.

Erdogan va-t-il opérer un revirement aussi brutal concernant les Frères musulmans ? Selon Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), le soutien d’Ankara à la Confrérie serait davantage un phénomène d’opportunité politique « qu’une véritable symbiose idéologique avec les Frères musulmans ».

Au pouvoir en Turquie, le Parti de la justice et du développement (AKP) se serait convaincu au moment du ‘‘Printemps arabe’’ que l’organisation créée par Hassan al-Banna allait prendre le pouvoir au Maghreb comme au Moyen-Orient. Dix ans plus tard, Erdogan n’a pas fini de manger son chapeau. D’autant qu’il va devoir également se réconcilier avec Israël. Tel-Aviv ne manquera pas, à son tour, de lui demander de calmer les ardeurs des nombreux cadres du Hamas réfugiés en Turquie.