Erdogan en nouveau parrain du fascisme islamique



Martine Gozlan (*)

Toujours plus fort, toujours plus fou. Recep Tayyip Erdogan s’est intronisé « deuxième conquérant » de Sainte-Sophie après Mehmet II en 1453. Il l’a proclamé dans son « message à la nation » diffusé à la télévision ce jour funèbre du 10 juillet 2020 où fut annulé le décret d’Ataturk de 1934 transformant l’édifice en musée. Mustapha Kemal avait rendu à l’humanité la basilique, joyau de la chrétienté pendant 916 ans, puis mosquée phare de l’empire ottoman pendant cinq siècles. Il voulait en finir avec la fracture Islam-Occident et apaiser les conflits. Erdogan, lui, les rallume.

Avec la reconversion en mosquée de la basilique Sainte-Sophie le président turc parle djihad. « Aujourd’hui, lance-t-il, la Turquie s’est débarrassée d’une honte. La résurrection de Sainte-Sophie est annonciatrice de la libération de la mosquée Al Aqsa ! » Un appel à la guerre sainte autour de la mosquée de Jérusalem, épicentre du brasier israélo-palestinien dans un conflit qui a changé de nature pour glisser de la juste revendication territoriale à l’incontrôlable passion religieuse. Dans les faits, la troisième intifada annoncée par le Hamas se fait pourtant attendre : les Palestiniens sont bien plus préoccupés par le coronavirus et la crise économique. Mais les agents d’Erdogan se feront un devoir sacré, au jour opportun, de souffler sur les braises à Jérusalem. Lors de plusieurs épisodes sanglants ces dernières années, on a retrouvé leur influence sous la couverture d’organisations pseudo-humanitaires. Ils ont également pénétré le Mouvement islamique, une organisation désormais illégale. Son fondateur, le cheikh Raed Saleh, un arabe israélien, avait fait l’apologie du meurtre de deux policiers druzes qui gardaient l’esplanade des mosquées en juillet 2017.

Erdogan se veut donc le « reconquérant ». Toujours plus faux. Il serait insultant pour les sultans qui ont créé une civilisation d’attribuer ce titre à un destructeur mégalomane obsédé par la réécriture d’une histoire qui le dépasse. Dès ses premières victoires électorales, il jouait avec le feu des symboles. Du balcon de son parti, l’AKP, à Ankara, il lançait à la foule en extase : « Aujourd’hui, Bagdad et Beyrouth, Gaza, Ramallah, Jérusalem ont gagné autant qu’Izmir ! Le Moyen-Orient, le Caucase et les Balkans ont gagné autant que la Turquie ! »

La naïveté européenne l’a servi, avec la tragédie des migrants dont il se sert comme chantage. Une conséquence du chaos régional auquel il a puissamment contribué, en Syrie puis en Libye où son appui a été déterminant pour sauver le régime de Faez al-Sarraj. En cette affaire, trois logiques l’ont guidé. D’abord le goût de la razzia énergétique car le sous-sol libyen recèle les plus importantes réserves de pétrole d’Afrique. Ensuite le fantasme de la revanche historique : la Libye fut une ancienne possession ottomane. Enfin, son agenda idéologique puisque Sarraj protège les Frères musulmans.

On comprend mal comment l’Europe a pu si longtemps se méprendre sur cette volonté de puissance islamiste. Le réveil d’Emmanuel Macron est réel mais tardif. C’est à l’hiver 2019 qu’il a évoqué un « OTAN en état de mort cérébrale » : la Turquie, qui en est toujours membre, multipliait les provocations. Le président français a réitéré son constat après l’agression d’une frégate française par une frégate turque en juin 2020. La mission tricolore consistait à repérer des transports d’armes illégaux vers la Libye.

La violence d’Erdogan est d’autant plus explosive aujourd’hui – songeons au désespoir des derniers chrétiens d’Orient – que sa position semble curieusement incertaine sur la scène intérieure. Aux élections municipales de 2019, il a perdu plusieurs grandes villes dont Ankara et Istanbul, désormais administrées par le CHP, le parti de l’opposition kemaliste et laïque. La transformation de Sainte-Sophie en mosquée constitue donc un défi au nouvel homme fort d’Istanbul, son maire Ekrem Imamoglu. Le spectre de la défaite exaspère de plus belle l’ubris du président turc. L’universitaire franco-turque Nora Seni, figure des intellectuels en exil, rappelle avec inquiétude les propos tenus en novembre 2019 à l’occasion de la sixième Convention de la religion. « Erdogan y a déclaré qu’il faudrait dorénavant installer l’islam au centre de la vie des citoyens » relève-t-elle. « Ce n’est pas l’Islam qui agira selon nous, a-t-il promis, c’est nous qui agirons selon l’Islam. Même si cela nous est pénible, nous installerons au centre de notre vie, non les conditions de l’époque, mais les commandements de notre religion ! » Quel djihadiste ne rêverait pas d’une telle déclaration faite, non sur les vidéos de tribus insurgées, mais au sommet d’un Etat puissant, interlocuteur de Washington, de Moscou, de Téhéran, de Pékin et de Bruxelles?

Sous nos yeux, à nos portes, Erdogan construit le fascisme islamique.

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.