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Biden parviendra-t-il à stopper l’expansionnisme néo-ottoman d’Erdogan ?



Christian Malard (*)

L’ottomanesque Recep Tayyip Erdogan essaie de retisser la fibre nationaliste, par la provocation extérieure, parce qu’il est affaibli, à l’intérieur, par une économie moribonde et une impopularité croissante.C’est un jeu dangereux parce qu’il veut se projeter, au-delà de ses frontières, et cherche, à nouveau, à régler ses comptes avec ses ennemis historiques arméniens, dont la Turquie est responsable du génocide de 1915. Ce que Erdogan nie. Et c’est une honte.

Erdogan défie, par ailleurs, l’Europe, les États-Unis et l’OTAN dont il est membre, et surtout la Russie, sur trois fronts : en Syrie, où il aide militairement des rebelles islamistes hostiles à Bachar El Assad soutenu par le Kremlin ; en Libye, où il soutient le camp opposé à Vladimir Poutine ; et dans le Caucase, au cœur de la sphère d’influence du président Russe.

De son côté, l’OTAN affiche une insigne faiblesse, en refusant de le sanctionner. Sans doute de peur de laisser partir la 2ème armée la plus puissante, après celle des États-Unis, au sein de l’Alliance atlantique.

Les diplomates, en poste dans la région, affirment, pour la plupart, qu’Erdogan ouvre, de nouveaux fronts, pour faire diversion, car son curseur est réglé par le scrutin présidentiel de 2023. Erdogan redoute des retombées tardives des printemps arabes. Il a encore en tête la façon dont son ami défunt, le frère musulman égyptien, Mohamed Morsi, a été évincé en 2013, par les militaires, après un an de pouvoir.

Et puis, il faut rappeler, tout d’abord, que l’alliance Russo-Turque est une alliance contre nature, même si elle a gommé, ces dernières années, ses nombreuses divergences géopolitiques. L’histoire est là, pour nous rappeler que les empires Ottoman et Russe se sont livrés à de nombreuses guerres, pour la domination du moyen orient. Jusqu’à présent, leurs bonnes relations tiennent à une volonté commune de chasser les occidentaux des zones de conflit et de profiter du vide laissé par l’Amérique de Donald Trump au Moyen Orient.

Il faut, aujourd’hui, se poser deux questions : Le conflit du Haut Karabakh a-t-il signé la fin de cette alliance géopolitique contre nature ? Et est-ce que Vladimir Poutine va vouloir (et pouvoir) continuer à utiliser la Turquie pour diviser l’OTAN ? Car, en ouvrant un 3ème front, dans le Caucase, face à la Russie, Erdogan a remis en cause le statuquo que Vladimir Poutine maintenait dans la région.

Si la Turquie s’entête à faire basculer les rapports de force, Vladimir Poutine finira, sans doute, par sortir de sa réserve. Et la politique anti-occidentale ne suffira plus à masquer les divergences grandissantes avec Ankara.

Les choses ne sont pas, non plus, au beau fixe avec la France. Il faut rappeler que Recep Tayyip Erdogan est un Frère Musulman, donc un Islamiste. Et à ce titre, il est inacceptable pour lui d’entendre le discours d’Emmanuel Macron contre la pandémie Islamiste lancé à l’encontre de l’Occident et de ses valeurs.

On se demande de qui se moque Farettin Altun, le directeur de communication d’Erdogan, lorsqu’il déclare que « la politique insidieuse des caricatures, de séparatisme contre les Mulsumans et des perquisitions de mosquées ne sont pas liées à la liberté d’expression. » Erdogan, qui a fait éliminer des milliers de militaires, avocats, juges, politiciens, journalistes, militants kurdes, etc… pour asseoir son pouvoir. Est-il le lieux placer pour donner des leçons en matière de liberté d’expression ?

Erdogan veut défier l’héritage laïc, de Mustapha Kemal Ataturk, qui remonte à 1924, en amorçant une résurrection de l’Empire Ottoman. Il cherche à apparaître comme le meilleur défenseur des musulmans, à trevers le monde, et le leader d’un monde sunnite au sein duquel il veut concurencer l’Arabie Saoudite qu’il classe dans un axe anti Turc, avec les États-Unis, les Émirats Arabes Unis et Israel. Tout comme Vladimir Poutine, il profite du retrait américain du Moyen Orient, pour accroître son influence et son expansionisme territorial.

A travers cette surenchère à l’internationale, Erdogan vise à faire diversion, pour occulter la situation économique chaotique de son pays : le taux de chômage est à 13% et touche 26% des jeunes. Et la livre turque s’effondre, par rapport au dollar. Tant et si bien qu’il n’y a plus d’union sacrée autour d’Erdogan, en dépit de tous les pouvoirs dont il jouit. Sa popularité s’étiole ; son parti islamo-conservateur, l’AKP, est déchiré, depuis sa défaite aux municipales de 2019 ; son ancien Premier Ministre, Ahmet Davutoglu, et son ancien Ministre de l’Économie, sont passés dans l’opposition. Et si les élections présidentielles et législatives, prévues pour juin 2023, avaient lieu aujourd’hui, il en sortirait perdant face à son rival républicain, Ekrem Imamoglu, qui lui a ravi la mairie d’Istanbul, tenue par les islamo-conservateurs depuis 25 ans.

Affaibli comme jamais à l’intérieur, Erdogan tente de rebondir, en multipliant les provocations et les outrances sur la la scène internationale. Mais, une question se pose à lui à présent : l’arrivée de Joe Biden  va-t-elle le contraindre à réviser la politique étrangère de Turquie, à un moment critique pour lui à l’intérieur ?

Il y a un peu plus d’un an, Joe Biden avait qualifié Erdogan d’« autocrate » et s’était engagé à soutenir l’opposition turque. Plus récemment, lors de l’intervention du Président turc au Haut Karabakh, Joe Biden a qualifié « d’irresponsable » la rhétorique belliqueuse d’Erdogan allant jusqu’à l’utilisation de mercenaires djihadistes syriens pour terrifier les populations arméniennes.

Pour l’heure, Erdogan se veut conciliant, mais on ne peut être dupe de ses manœuvres. Comme toujours. Il mise sur l’idée que Joe Biden veillera, comme tous ses prédécesseurs, à la stabilité de sa relation avec la Turquie, pour ne pas affaiblir l’Alliance Atlantique, qui possède plusieurs centaines de missiles à têtes nucléaires sur le sol turc.

* Expert en politique internationale et consultant diplomatique.