Le Pakistan cible-t-il ses « journalistes dissidents » en Europe ?



atmane tazaghart (*)

Le 23 avril, la dépouille de Sajid Hussain, un ressortissant pakistanais qui avait obtenu l’asile politique en Suède en 2017, a été retrouvée dans le fleuve Fyris, près d’Uppsala. Selon la police suédoise, Sajid Hussain avait été vu pour la dernière fois, le 2 mars, à bord d’un train à Stockholm en direction d’Uppsala. Il était porté disparu durant près de deux mois, depuis qu’un rapport de disparition avait été déposé auprès de la police suédoise, le 3 mars.

On apprendra par la suite qu’il attendait que sa femme et son enfant, qui vivent au Pakistan, viennent le rejoindre en Suède cet été. Et voyageait justement à Uppsala, pour récupérer les clés d’un nouvel appartement qu’il venait de louer. Mais ce regroupement familial n’aura jamais lieu.

Sajid Hussain a fui le Pakistan, il y a près de 8 ans, craignant que sa vie ne soit menacée, en raison de ses écrits sur les disparitions forcées de nationalistes Baloutches et de militants des droits de l’Homme dans la province pakistanaise du Baloutchistan. Son journal en ligne Balochistan Times (https://balochistantimes.com/) critiquait l’armée et les services de renseignement pakistanais pour leur politique dite de « tuer et jeter » au Baloutchistan.

L’ethnie baloutche cherchant à se libérer du contrôle pakistanais, un mouvement nationaliste de grande envergure est né dans cette province riche en ressources depuis des décennies. Ces dernières années, la présence accrue des Chinois dans la province, dans le cadre du corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), un projet de 62 milliards de dollars faisant partie de l’initiative « route et ceinture » (nouvelle route de la soie), continue d’agacer les Baloutches qui les accusent de siphonner illégalement leurs ressources naturelles.

Jusqu’au jour de sa disparition, le journal en ligne de Sajid Hussain, qui était bloqué au Pakistan, a continué à mettre en lumière la situation critique des Baloutches et a tenté de leur donner une tribune pour faire entendre leur cause au niveau international.

D’après les déclarations de la police suédoise, l’enquête va très probablement conclure que la mort de Sajid Hussain est due à un accident, même si des doutes ont été émis par les militants baloutches quant à la planification de son assassinat par les services de renseignements pakistanais.

Lorsque Hussain a été porté disparu, Reporters Sans Frontières (RSF) a déclaré que, compte tenu du profil de Sajid Hussain, il était possible qu’il ait été enlevé « sur ordre d’une agence de renseignement pakistanaise ». Par ailleurs, Erik Halkjaer, le président de la branche suédoise de RSF, a affirmé dans une déclaration datant du 30 mars : « Au vu des récentes attaques et du harcèlement dont ont été victimes d’autres journalistes pakistanais en Europe, nous ne pouvons ignorer la possibilité que sa disparition soit liée à son travail. »

Il faut se rappeler qu’en 2017, l’ancien Président et chef d’état-major de l’armée pakistanaise, le général Pervez Musharraf, avait ouvertement suggéré, lors d’une interview télévisée, que l’État pakistanais devait avoir recours à l’assassinat des dissidents « anti-Pakistanais » vivant à l’étranger.

En février dernier, un blogueur pakistanais, Ahmad Waqass Goraya, qui avait demandé l’asile politique aux Pays-Bas, après avoir été kidnappé et torturé en janvier 2017 par le service de renseignement pakistanais Inter-Services Intelligence (ISI), a été attaqué par deux personnes non identifiées devant sa maison à Rotterdam. Une plainte a été déposée par le blogueur, mais l’enquête n’a pas progressé depuis.

De nombreux journalistes pakistanais ont fui leur pays d’origine, pour échapper aux menaces des agences de sécurité. Ils ont trouvé refuge dans différents pays européens. Ainsi, une journaliste pakistanaise, Taha Siddiqui, qui a échappé à un attentat de l’ISI à Islamabad, a obtenu l’asile politique en France. De nombreuses autres confrères ont trouvé refuge au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Lorsque ces journalistes et militants des droits de l’Homme ont demandé et obtenu l’asile politque, ils avaient l’espoir de vivre dans leur pays d’adoption sans crainte pour leurs vies et d’exprimer librement leur opinion. Il semble, à présent, qu’ils ne soient plus en sécurité, même en Europe.

La responsabilité de protéger ces journalistes- refugiés politiques incombe désormais aux gouvernements européens, qui ne doivent pas permettre que leurs territoires soient utilisés par des agences de renseignement étrangères pour attaquer les « dissidents » qui leur posent problème.