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Les secrets du bras de fer frontalier entre les Talibans et le Pakistan



Roland Jacquard (*)

Après tout ce que le Pakistan a fait pour les Talibans pendant les deux décennies où ils ont combattu la République afghane soutenue par les États-Unis, Islamabad s’attendait légitimement à ce que, cette fois-ci, les Talibans fassent preuve d’une plus grande gratitude et acceptent la liste de souhaits du Pakistan sur toute une série de questions.
Or, depuis que les Talibans ont rétabli leur émirat à Kaboul, il n’y a pas une seule question sur la liste de souhaits du Pakistan qui ait été cochée par les talibans : accepter la ligne Durand comme frontière ? Non ; Expulser les insurgés baloutches ? Non ; démanteler, dégrader et détruire le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) ? Non ; tenir l’Inde à l’écart ? Non ; un gouvernement inclusif ? Non ; Permettre l’éducation des filles et donner des droits aux femmes ? Non !

Chaque jour qui passe, la frustration monte au Pakistan alors que ses moyens de pression diminuent. De nombreux analystes remettent désormais en question l’ensemble du cadre stratégique qui a poussé le Pakistan à défier l’Occident et à soutenir le retour des Talibans en Afghanistan. Mais le Pakistan est pris en tenaille, il ne peut ni agir contre les Talibans, ni se permettre de les laisser le duper sans fin sur des questions cruciales qui ont un impact sur sa propre sécurité, sa stabilité et la sécurité de ses citoyens.

L’une des questions les plus épineuses entre le Pakistan et l’Afghanistan est la ligne Durand, qui divise non seulement les deux pays mais aussi les Pachtounes. Depuis que le Pakistan existe, aucun gouvernement afghan – qu’il soit monarchique, nationaliste, communiste, islamique ou islamiste (Talibans) – n’a approuvé la ligne Durand. La seule différence entre les différentes courants au pouvoir à Kaboul est que certaines ont été agressives sur cette question, d’autres se sont agitées sur le sujet mais n’ont pas agi contrairement et d’autres encore se sont tues mais ont refusé de sanctifier cette ligne lorsque Islamabad l’a exigée.

Dans leur précédent avatar, les Talibans 1.0 n’ont jamais accédé aux demandes pakistanaises de reconnaître la ligne Durand comme frontière officielle. Et ce, bien que les Talibans dépendent du Pakistan pour pratiquement tout. L’ancien chef de l’ISI, le lieutenant-général Javed Ashraf Qazi, avait déclaré dans une interview en 2001 que les Talibans avaient catégoriquement refusé les demandes pakistanaises de reconnaissance de la ligne Durand. En fait, les Talibans étaient souvent prompts à réagir à toute information parue dans la presse pakistanaise concernant des discussions sur la ligne Durand. Ils acceptaient des discussions sur les questions de gestion des frontières, mais n’ont jamais donné le moindre signe qu’ils étaient prêts à discuter, et encore moins à régler, la question de la ligne Durand. En raison d’exigences diplomatiques et politiques, ils n’ont peut-être pas insisté sur les revendications afghanes concernant les zones situées à l’intérieur du Pakistan – dans certains cas jusqu’à l’Indus – mais ils n’ont jamais renoncé à ces revendications que ce soit officiellement ou officieusement.

Dans les années 1990, des affrontements ont souvent eu lieu entre les troupes talibanes et les soldats pakistanais le long de la ligne Durand. Les Talibans nourrissaient un profond mépris pour l’armée pakistanaise, essentiellement composée de Pendjabis. Bien que ces affrontements n’aient jamais pris de l’ampleur, ils étaient le signe que la question de la frontière ne pouvait être que gérée, jamais résolue. La situation dans les années 2020 est remarquablement similaire à ce qu’elle était dans les années 1990. Depuis août 2021, date de la prise de Kaboul par les Talibans, des affrontements et des escarmouches sont à nouveau régulièrement signalés le long de la ligne Durand. Des incidents de tirs transfrontaliers et même des échanges d’artillerie ont été signalés. Des vidéos de Talibans menaçant les troupes pakistanaises et les défiant sont devenues virales. Le régime de Kaboul s’efforce toutefois de garder le contrôle de la situation pour éviter que les tensions ne deviennent incontrôlables.

Bien que le Pakistan ait défié le consensus international, et même les sanctions, pour soutenir le terrorisme taliban en Afghanistan pendant 20 ans, les Talibans n’ont pas beaucoup d’amour, et encore moins de confiance, pour le Pakistan. Les mauvais traitements infligés aux hauts dirigeants talibans – chantage, garde de leurs familles en otage, incarcération de dirigeants et assassinat en détention, remise aux États-Unis pour incarcération à Guantanamo Bay, obligation de lancer des opérations – n’ont pas été oubliés.

Au sein des Talibans, il y a les Haqqanis qui ont été plus ou moins traités avec des gants par les Pakistanais. Mais il y a aussi les Kandharis – Mullah Baradar, Mullah Yaqoob etc. – qui n’ont que très peu d’amour pour le Pakistan. S’ils s’abstiendront probablement d’adopter une position ouvertement hostile à l’égard du Pakistan, ils ne feront pas non plus tout pour apaiser les Pakistanais. Pour les Talibans, le dicton « vous avez les montres, nous avons le temps » s’applique aussi bien au Pakistan qu’aux États-Unis.

Sur le plan politique, les Talibans sont conscients que la plupart des Afghans les considèrent comme des mandataires du Pakistan. C’est une image dont ils aimeraient se défaire. Ils savent que, même s’ils ne participent pas à un concours de popularité comme le font les politiciens normaux dans les démocraties, ils ne peuvent pas se permettre d’être considérés comme des agents d’un Pakistan très méprisé. Tout compromis ou toute reddition des Talibans sur la ligne Durand sera considéré comme une capitulation de la milice islamiste devant ses ‘‘maîtres’’. Ils feront donc tout ce qui est en leur pouvoir pour ôter aux Afghans l’idée qu’ils sont sous la coupe du Pakistan, même si cela implique d’irriter le Pakistan.

Le fait que les Talibans soient à la fois islamistes et majoritairement pachtounes implique une double menace pour le Pakistan en ce qui concerne la ligne Durand. En tant qu’islamistes, les Talibans n’acceptent pas les frontières qui divisent la Oumma ; en tant que Pachtounes, ils considèrent que la ligne Durand divise la patrie traditionnelle des Pachtounes. Même les Pachtounes laïques du Pashtuns Tahaffuz Movement (PTM) parlent de Lar-aw-Bar Afghan (nord ou sud, les Afghans sont un seul peuple).

Le facteur TTP vient aggraver le problème du Pakistan. Le TTP est composé de combattants originaires de Khyber Pakhtunkhwa et des anciennes zones tribales (aujourd’hui regroupées dans sous le nom de ‘‘districts tribaux’’). Ils sont protégés par les Talibans en Afghanistan. Leurs liens avec les Talibans remontent à plusieurs décennies et ils sont, selon les termes de généraux de l’armée pakistanaise, « les deux faces d’une même pièce ». Comme les Talibans ne reconnaissent pas la ligne Durand, ils répugnent à prendre des mesures contre le TTP à la demande du Pakistan. En fait, ils ont dit au Pakistan qu’il devait s’arranger avec le TTP et répondre à ses aspirations. Le problème pour le Pakistan est que s’il combat le TTP, cela signifiera que la violation de la ligne Durand sera plus visible ; si toutefois le Pakistan s’accommode du TTP, cela signifiera la création d’un proto-Émirat à l’intérieur du Pakistan qui est étroitement lié au véritable Émirat en Afghanistan, ce qui signifie à son tour que la ligne Durand cessera d’exister, car ni les Talibans ni le TTP ne la respecteront.

En d’autres termes, la ligne Durand est en train de devenir une simple ligne théorique sur la carte de la région Afghano-Pakistanaise. Elle était beaucoup plus respectée et observée lorsque l’Afghanistan était une république islamique qu’elle ne l’est maintenant que l’Afghanistan est devenu un émirat islamique. Mais ce dernier est une chose que le Pakistan a désirée et pour laquelle il a exercé une forte pression. Le prix de cette erreur stratégique es en phase d’être payé par le Pakistan, qui ferait bien de méditer l’aphorisme d’Oscar Wilde : « Il n’y a que deux tragédies. L’une consiste à ne pas obtenir ce qu’on désire et l’autre à l’obtenir » !