Le Pakistan sous l’œil scruteur du GAFI



Roland Jacquard (*)

Le Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme mondial de surveillance du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme, tient une session plénière virtuelle du 21 au 23 octobre. Lors de cette session, les différents pays figurant sur la liste de surveillance du GAFI, classés sur la « liste noire » et « liste grise » de l’organisme, sont passés en revue. Actuellement, deux pays, la Corée du Nord et l’Iran, figurent sur la « liste noire » et 16 pays, dont le Pakistan, sur la « liste grise » dite de surveillance accrue.

En amont de cette session plénière, le Groupe Asie-Pacifique (GAP) sur le blanchiment de capitaux, organe technique et apolitique affilié au GAFI, a rejeté les allégations d’Islamabad selon lesquelles il avait respecté ou presque respecté toutes les exigences du GAFI nécessaires à la radiation du Pakistan de la « liste grise », dans son dernier rapport de suivi sur l’évaluation mutuelle du Pakistan en septembre 2020. Le rapport a conclu qu’en ce qui concerne le GAP, « le Pakistan continuera à faire l’objet d’un suivi renforcé et à faire rapport au GAP sur les progrès réalisés pour renforcer la mise en œuvre des mesures de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (LAB/CFT) ».

Le GAP dispose d’un ensemble de processus de contrôle rigoureux pour évaluer la conformité d’un pays aux mesures de LAB/CFT. Il dispose d’une échelle de 40 paramètres sur la base desquels il prépare son rapport d’évaluation sur tout pays. Ces paramètres vont de l’existence de lois et de contrôles efficaces pour prévenir le financement du terrorisme ou le blanchiment d’argent à l’identification des organisations à but non lucratif qui servent de façade aux groupes terroristes. Dans le cas du Pakistan, le GAP, dans son rapport d’évaluation mutuelle d’octobre 2019, avait trouvé le pays conforme sur 1, non conforme sur 4, partiellement conforme sur 26 et largement conforme sur 9 de ces 40 paramètres. Dans le dernier rapport du GAP de septembre 2020, basé sur l’évaluation réalisée après un an, le bulletin du Pakistan est resté plus ou moins inchangé, le pays ayant pu passer d’un de ses paramètres partiellement conforme à entièrement conforme.

Toutefois, comme le GAP est un organisme apolitique, son avis n’est pas contraignant pour la décision finale du GAFI. Par conséquent, malgré la récente évaluation du GAP, le rapport d’avancement du groupe conjoint du GAFI d’octobre 2020 a adopté une position plus indulgente à l’égard du Pakistan. Selon l’évaluation de ce groupe, le Pakistan a pleinement respecté 21 des 27 points d’action et s’est plus ou moins conformé aux 6 restants, indiquant ainsi qu’il était plus ou moins sur la voie d’être radié de la liste. Les raisons de cette position tempérée sur le Pakistan soulèvent de nombreuses questions. La raison la plus évidente est la hâte de l’administration Trump à quitter l’Afghanistan et donc sa dépendance vis-à-vis du Pakistan pour convaincre les Taliban d’une sortie honorable.

Quoi qu’il en soit, des institutions importantes comme le GAFI ne devraient pas être autorisées à faire pression pour prendre une décision basée sur des considérations politiques, surtout lorsque la situation sur le terrain au Pakistan est alarmante.

L’Europe et plus particulièrement la France ont vu leur relations avec le Pakistan se tendre extrêmement, lorsqu’au début du mois de septembre 2020, des centaines de milliers de Pakistanais sont descendus dans les rues de différentes villes du pays pour demander la décapitation des « blasphémateurs français ». Quelques jours plus tard, des foules plus nombreuses, dont certaines portaient des drapeaux et des banderoles du groupe terroriste interdit Sipah-e-Sahaba Pakistan, sont descendues dans les rues de Karachi, qualifiant les musulmans chiites d’« infidèles ».

Ces manifestations de rue ont clairement mis en évidence et confirmé la propagation et l’enracinement des sentiments jihadistes au sein de la population pakistanaise. De plus, une importante question se pose, en regardant les vidéos de ces manifestations, à savoir si la terreur ou les groupes islamiques radicaux seraient capables de descendre dans la rue en si grand nombre et de poursuivre de telles activités si le gouvernement pakistanais était sincère lorsqu’il affirme les combattre et prétend prendre des mesures pour réduire leurs sources de financement.

Un simple examen des médias sociaux au Pakistan montre également que de groupes terroristes pakistanais proscrits par l’ONU, comme le Jaish-e-Muhammad, le Lashkar-e-Toiba, le Jamaat-ud-Dawa, le Harkat-ul-Mujahideen et leurs dirigeants sont autorisés à circuler et à agir librement dans le pays. Alors que ces groupes collectent ouvertement des fonds au nom du djihad, le gouvernement pakistanais tente de convaincre le GAFI que les lois contre le blanchiment d’argent et le terrorisme qu’il a récemment adoptées témoignent de son engagement à agir contre les groupes terroristes !

Le GAFI doit donc examiner de manière rigoureuse et objective les tentatives du Pakistan de tirer parti de sa valeur de nuisance, dans l’intérêt plus général de préserver sa crédibilité en tant que gardien financier mondial et de s’assurer qu’Islamabad respecte pleinement ses obligations en matière de financement du terrorisme et de blanchiment de capitaux avant de pouvoir être radié de sa « liste grise ». À cet égard, il convient de rappeler le cas de l’Islande, qui figurait sur la « liste grise » pour des infractions mineures et qui a mis plus d’un an à se faire radier de la liste. Compte tenu des antécédents du Pakistan, il serait ironique que ce pays s’en tire plus facilement, en raison de contraintes politiques.

* Écrivain et consultant, président du Roland Jacquard Global Security Consulting (RJGSC).