Pakistan : Comment faire face aux investissements prédateurs du Corridor économique chinois ?



Roland Jacquard (*)

Le corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), l’un des projets phares de l’initiative chinoise de la nouvelle route de la soie (BRI), vit le jour, en grandes pompes, il y a près de 5 ans. Cependant, la progression du CPEC a été entravée par des questions portant sur la viabilité économique de ces projets pour le Pakistan, la présence chinoise sans cesse croissante dans le pays et de nombreuses inquiétudes environnementales.

L’opposition de la population locale au CPEC a été constante dans les régions du Gilgit-Baltistan, du Baluchistan, du Sindh etc. Le Gilgit-Baltistan, de même que la zone voisine du Cachemire pakistanais, est une région contestée par l’Inde, qui la considère comme faisant partie intégrante de son territoire. Les dégâts environnementaux, le pillage effréné des ressources, le déséquilibre dans la distribution des bénéfices et les compensations inadéquates constituent les principales inquiétudes pakistanaises, qui ont recours à des mouvements de protestation contre le CPEC. Lors de leurs lancements, le Comité d’Action Awami, basé au Gilgit-Baltistan, avait demandé un arrêt d’une durée indéterminée à travers la région, afin de protester contre ces projets chinois. L’opposition à ces projets est toujours en cours, avec des manifestants qui menacent de ne pas cesser leurs actions tant que le Pakistan n’aura pas retiré ses forces de sécurité dans toute la région.

En 2018 et 2019, des travaux sur le projet hydroélectrique Kohala, d’une puissance de 1110 MW, à Muzaffarabad (Cachemire pakistanais) furent contraints d’être stoppés car la population craignait non seulement que le projet provoque des dégâts environnementaux, mais qu’il allait aussi entraver leur fourniture en eau. L’ampleur de la désapprobation de ces projets chinois fut telle qu’en Août 2019, le Pakistan fut contraint d’évacuer plus de 50 ressortissants chinois travaillant sur un barrage le long de la confluence des rivières Neelam et Jhelum, toujours au Cachemire pakistanais. Les chinois furent déplacés en zone sûre par l’autorité locale de gestion des catastrophes.

En 2018, des manifestations menées par les habitants d’Abbottabad, mécontents de n’avoir reçu aucune compensation pour des terrains cédés pour un projet CPEC, résultèrent en une augmentation du coût du projet, sans parler du rallongement de 2 ans de la date limite d’achèvement, prévue désormais pour 2026. L’opposition aux projets CPEC fut si féroce que le ministre pakistanais Ahsan Iqbal a dû envisager de placer les manifestants en détention en vertu des lois antiterroristes. La Chine conseilla même au Pakistan d’enrôler son armée afin d’assurer le bon déroulement des projets CPEC.

De même, au Baluchistan, la population a manifesté contre les projets CPEC, estimant inadéquate la compensation pour l’acquisition de leurs terres par le gouvernement pour ces projets. Les pêcheurs de la cité côtière de Gwadar, où la Chine est en train de construire de grandes infrastructures, ont poursuivi leur mouvement de grève en raison de la poursuite de la construction d’une autoroute à six bandes, l’East Bay Expressway. Suite à ces protestations, l’arrêt de l’exportation piscicole a eu un impact négatif sur les réserves du commerce extérieur pakistanais.

Syed Masood Alam, un expert basé dans la région du Waziristan, au nord-ouest du pays, a averti que le conflit initié par le projet CPEC pourrait potentiellement résulter en un bain de sang généralisé au Pakistan. Sur ces bases, les populations des provinces du Khyber Pakhtunkhwa, du Gilgit-Baltistan, du Baluchistan et du Sindh sont toutes opposées au CPEC. D’ailleurs, les séparatistes du Baluchistan ont déjà menacé de s’opposer au projet CPEC en le critiquant comme étant une exploitation supplémentaire de leurs ressources et de leurs droits.

Les entraves au CPEC mentionnées ci-dessus ont été davantage exacerbées par la situation catastrophique de la sécurité au Pakistan. L’avènement constant de groupes religieux extrémistes et d’attaques terroristes, comme celle perpétrée contre le consulat chinois à Karachi, a également accru les craintes de la Chine concernant la sécurité autour de ces projets. Il en résulte un ralentissement du déblocage de fonds chinois vers le Pakistan pour plusieurs de ces projets.

Ainsi, la Chine n’a pas encore libéré les fonds nécessaires pour les 3 principaux projets d’autoroutes CPEC de l’alignement occidental : La route entre Dera Ismail Khan et Zhob, soit 210 kms (coût approximatif, 81 milliards PKRs) ; La route entre Khuzdar et Basima, soit 110 kms (20 milliards PKRs) ; La portion de l’Autoroute du Karakorum allant de Raikot à Thakot, soit 136 kms (9 milliards PKRs).

La mise en place de ces autoroutes s’est heurtée, ces deux dernières années, à un blocage, après que la Chine eut interrompu le financement suite à des accusations de corruption. Cependant, selon le ministère pakistanais de transports, le manque de clarté sur les propositions de financement et les retards de ces mêmes financements ont mené à une augmentation des coûts de ces projets routiers.

Sur fond de pression croissante de la Chine au sujet de délais allongés pour l’achèvement d’importants projets CPEC, l’armée pakistanaise a pris le contrôle de la nouvelle autorité nodale du CPEC (CPECA). Le Lieutenant-Général à la retraite Asim Saleem Bajwa fut nommé, en Octobre 2019, à la tête du CPECA. La participation de l’armée tend à révéler les énormes problèmes auxquels la mise en œuvre des projets chinois au Pakistan doit faire face. Elle met aussi l’accent sur les chances de pouvoir remplir les conditions imposées au Pakistan par le FMI, pour le plan de sauvetage d’une valeur de 6 milliards US$ et la relance simultanée des projets CPEC. L’appel du premier ministre pakistanais, Mr. Imran Khan, aux Etats-Unis pour étendre l’aide fournie afin de permettre au Pakistan de sortir de la liste noire du GAFI confirme de nouveau la gravité des obstacles empêchant l’implémentation des projets CPEC.

L’Administration américaine a pressé le Pakistan de soulever des questions difficiles avec la Chine au sujet de la dette, de la responsabilisation, de l’équité et de la transparence des projets CPEC. Alice Wells, la vice-secrétaire d’Etat pour l’Asie Centrale et du Sud, s’et onterrogée, en novembre 2019, pourquoi la Chine poursuivait le modèle de développement CPEC qui n’a engendré du succès économique que pour Pékin. Cette critique intervenait dans un contexte lié à l’influence du CPEC sur la santé des finances pakistanaises à long terme.

Le Pakistan a toujours été un excellent client du FMI, étant présent dans 21 programmes de prêts à taux d’intérêt très bas depuis 1958. Le Pakistan est aussi un des récipiendaires principaux du financement émanant du BRI chinois. Cependant, la plupart des prêts furent utilisés pour l’importation de biens capitaux. Ce qui a eu pour effet l’augmentation du déficit budgétaire et la chute des réserves financières. Le CPEC a été mis en place au Pakistan grâce à des prêts entre gouvernements, des investissements et des subventions à hauteur de 62 milliards de dollars. Ce qui constitue un pari risqué pour le Pakistan, car il comporte le risque de pousser le pays vers une dette piège, comme le BRI l’a été pour le Sri Lanka et la Malaisie.

Jean-François Fiorina, directeur adjoint de Grenoble Ecole Management a prédit que la Pakistan allait faire face à des problèmes économiques et que seul le FMI pouvait l’en sortir. Toutefois, les prêts du FMI sont attribués à des conditions économiques très strictes qui incluent la transparence, ce qui n’est pas pour plaire à la Chine. Les sorties de capitaux ont contraint le Pakistan à s’adresser au FMI pour un sauvetage, reconnaissant, au passage, que le fait de partager avec le FMI les détails des prêts colossaux obtenus auprès des chinois pour les travaux du CPEC n’a pas plu à Pékin.

Le FMI a déjà réalisé une analyse en profondeur du CPEC, soulignant les risques encourus par le Pakistan quant à la durabilité de sa dette. Le rapport du FMI mentionnait notamment que, vers 2024 – 2025, les sorties de capitaux liées au CPEC vont culminer entre 3,5 et 4,5 milliards de dollars par an. Le Pakistan doit à la Chine environ 24% de sa dette extérieure et de son déficit budgétaire, évalués à un total de 85,8 milliards dollars.

Une dépendance financière qui ne fera qu’accentuer l’impact prédateur des financements chinois au Pakistan.