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La menace mondiale des Frères musulmans



Le rapport établi par la sous-commission de la sécurité nationale du Congrès américain, en juillet 2018, est le document officiel occidental le plus important et le plus complet, consacré à la menace mondiale que constituent les Frères musulmans. Il apporte un éclairage sans précédent sur les ramifications secrètes de cette confrérie considérée comme la maison-mère de l’islamisme contemporain, ses tentacules implantés dans plus de 70 pays à travers le monde et son dogme suprématiste qui vise à instaurer une domination islamiste du monde à travers un ‘‘État islamique’’ global.


Par Atmane Tazaghart
 

Le rapport est sans équivoque quant à la nature totalitaire de la confrérie, ses ramifications et visées mondiales. Dès sa déclaration préliminaire, en ouverture des auditions, le président de la sous-commission, Ron DeSantis, assure que « l’implication de groupes affiliés aux Frères musulmans dans des activités terroristes ne fait pas l’ombre d’un doute […] Les réseaux des Frères musulmans lèvent des fonds, ici même aux États-Unis, pour financer les activités terroristes ».
Abondant dans le sens du président de la sous-commission, qui s’est félicité qu’« heureusement, l’administration Trump a abandonné la politique de l’ère Obama qui considérait les Frères musulmans comme des alliés potentiels », Jonathan Schanzer, premier vice-président de la Fondation pour la Défense des Démocraties, rappelle qu’en 2011, M. James Clapper, directeur du Renseignement national nommé par le président Barack Obama, a soulevé un tollé après avoir déclaré que les Frères musulmans étaient « un groupe hétérogène, laïque dans une large mesure, qui a renoncé à la violence et a accusé al-Qaïda d’avoir déformé l’islam », estimant que « Clapper s’était lourdement fourvoyé. D’abord, la confrérie des Frères musulmans est une passerelle vers le djihadisme […] Elle est aussi un groupe qui prône la haine. Son idéologie est xénophobe, fanatique et totalitaire. »
Un fourvoiement que Hillel Fradkin, chercheur principal à l’Hudson Institute, explique ainsi : « nous [les États-Unis] avons voulu voir comment les Frères musulmans allaient se comporter une fois au pouvoir. Avant qu’ils y parviennent, certains avaient cru qu’une fois au pouvoir, et avec l’exercice du pouvoir, les Frères musulmans allaient apprendre la modération. C’était faux et il y a des raisons qui l’expliquent : lorsque l’occasion d’exercer le pouvoir s’est présentée à eux, ils l’ont exercé de façon totalitaire. »
De son côté, le président du Forum Islamique Américain pour la Démocratie, Zuhdi Jasser, fustige le fait que « l’essentiel du débat sur les Frères musulmans a été dévoyé, obscurci, dénaturé, marginalisé, renvoyé et minimisé par les sympathisants de la confrérie ou par ses alliés ici en Occident. », alors que « la cause profonde du terrorisme islamiste est l’idéologie de l’Islam politique et la croyance en la préférence et la suprématie d’un État islamique et de l’union mondiale qui l’accompagne dans un califat. Le terrorisme n’étant qu’un moyen d’atteindre cet objectif. »
Tout en affirmant que « tous les dirigeants musulmans de notre mouvement réformateur s’accordent à dire que le fait de se pencher seulement sur l’«extrémisme violent » est trop nébuleux, imprécis et aura pour conséquence de rendre les agences [du Renseignement ] encore plus aveugles aux attaques », Zuhdi Jasser déplore que « depuis le 11-Septembre, la discussion sur la menace mondiale pour la sécurité que représentent les Frères musulmans a tristement et visiblement démontré notre dysfonctionnement national face à la profondeur de la menace réelle de l’islam radical et plus spécifiquement de la menace de l’islamisme (alias l’islam politique). Notre négligence, notre ignorance et notre distraction ont permis à des groupes comme les Frères musulmans de profiter de nos libertés sans équivalent et de s’épanouir de manière excessive. »
Une vision partagée par Hillel Fradkin, qui considère que « la polémique est née d’une affirmation, apparue surtout après le 11-Septembre, selon laquelle, comparée à al-Qaïda et à d’autres groupes similaires, la confrérie des Frères musulmans est modérée et peut être une force de modération. On a fait valoir qu’elle n’épousait plus la vision radicale qu’al-Banna [son fondateur, en 1928] avait énoncée et n’adhérait plus à l’établissement d’un État islamique, mais qu’elle était plutôt prête à participer à la politique ordinaire et que, grâce à cette participation, elle se modérerait davantage. Les partis démocrates-chrétiens d’Europe étant en quelque sorte le modèle présumé de sa nouvelle vocation » Et de conclure, non sans amertume, que « nous [les Américains] avons mis ces espoirs à l’épreuve et le résultat a été un échec. », car « cela fausse le débat, en ce sens que ça laisse entendre que ceux qui ne participent pas immédiatement à l’action violente […] sont des gens avec qui il faut travailler, des gens avec qui interagir. Et c’est une tendance persistante. Une fois qu’on a fait la distinction entre les Frères musulmans et al-Qaïda, on se dit alors : bon, voici les gens avec qui on pourra travailler ».
Pour sa part, le congressman, Paul A. Gosar, considère que ce dysfonctionnement de la stratégie américaine vis-à-vis des Frères musulmans résulte d’une toute autre problématique : « L’une des principales difficultés qui se posent à l’élaboration d’orientations politiques au sujet des Frères musulmans réside dans le fait que ces derniers créent des entités de façade en apparence autonomes, mais qui en réalité entretiennent des liens étroits avec la ‘‘maison mère’’ […] Parmi ces entités on trouve des institutions respectables telles que des organisations de droits civils, des groupes communautaires et des associations caritatives. Un rapport récent du Middle East Forum consacré à l’Islamic Relief Worldwide, une ONG caritative internationale, a révélé, documents à l’appui, des liens étroits entre cette ONG et les Frères musulmans égyptiens. »

Y a-t-il une menace mondiale des Frères musulmans ?

Les échanges entre les membres du panel auditionné par la sous-commission prennent une allure nettement moins consensuelle, dès qu’il s’agit d’appréhender la menace globale que constituent les Frères musulmans. Hillel Fradkin constate que la confrérie « a rejeté, en tant que tel, l’État-nation comme une forme légitime de gouvernance musulmane [le considérant comme] une forme de gouvernance d’origine étrangère et en contradiction avec les formes et les idéaux traditionnels de la gouvernance musulmane qui avaient un caractère impérial, et en définitive, mondial ».
Partant de ce même constat, Zuhdi Jasser considère que « la confrérie des Frères musulmans est le meilleur modèle d’organisation de portée mondiale qui produit sans cesse une progéniture de terroristes islamistes. » Mais l’ex-ambassadeur Daniel Benjamin objecte que « les universitaires, les analystes du renseignement et les décideurs politiques des Administrations précédentes s’accordent tous pour dire qu’il n’existe pas une seule, unique et monolithique confrérie des Frères musulmans […] Des décennies après la genèse des Ikhwan égyptiens, il n’existe aucune administration centrale fédérant ces groupes disparates. Tant dans leur caractère que sur des questions d’idéologie ces groupes varient grandement […] Aucun travail de recherche sérieux n’a pu démontrer l’existence entre ces groupes de liens de commandement et de contrôle solides. ».
Ce à quoi Jonathan Schanzer réplique : « Les Frères musulmans sont tout sauf un groupe hétérogène. Plusieurs des filiales de la confrérie soumettent leurs membres à un endoctrinement rigide et exigent d’eux un engagement sans faille en faveur de l’interprétation absolument intolérante que font les Frères musulmans de l’islam. » Et Zuhdi Jasser va plus loin encore : « Les musulmans ne sont pas un bloc monolithique. En revanche, les Frères musulmans, qu’ils soient de la version 1.0 ou 9.0, sont demeurés un bloc monolithique tout au long des 90 dernières années. Tenter de le nier équivaudrait à vouloir couper un cheveu en quatre. » Et d’ajouter qu’ « il est tout aussi imprudent, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et la radicalisation, de refuser de reconnaître le rôle de l’Islam politique dans la menace que de vilipender l’ensemble de l’Islam et tous les musulmans », arguant que « le déni de la vérité sur les Frères musulmans a, en fait, enhardi les extrémistes des deux côtés de ce débat : les islamistes radicaux et les fascistes anti-musulmans », alors qu’« identifier honnêtement les Frères musulmans comme une organisation terroriste radicale ne diabolise pas tous les musulmans, ni même la plupart d’entre eux. En fait, l’identification de la (des) cellule(s) cancéreuse(s) primaire(s) de l’islamisme radical mondial contribuera largement à apaiser les craintes des Américains inquiets ».

L’ambivalence des Frères musulmans sur la question de la violence djihadiste

Autre point de discorde entre les membres du panel : l’implication (ou pas) des Frères musulman dans la violence djihadiste. Hillel Fradkin soutient que « la question de la violence, pour ce qui concerne les Frères musulmans, a été depuis le début une question tactique : est-il utile, à une étape quelconque, de recourir à la violence pour atteindre leurs objectifs ? Si al-Qaïda use de la violence sans scrupules, la position des Frères musulmans est plus nuancée, mais ils ne la rejettent pas totalement. »
Le congressman Stephen F. Lynch, qui siégeait à la sous-commission en sa qualité de président du groupe minoritaire (Démocrates), pointe l’ambivalence de la confrérie : « Certes, à une certaine époque, l’instance centrale des Frères musulmans avait officiellement renoncé à la violence. C’était sous le régime de Sadate dans les années 70. Mais il est tout aussi certain que des organismes et des groupuscules qui lui sont affiliés continuent de s’adonner à des actes terroristes ».
Jonathan Schanzer explique cette ambivalence par le fait que « quand ils [les Frères musulmans] agissent sous un régime répressif, ils n’ont d’autre choix que de reconnaître le régime et de renoncer à la violence. Ils sont plus que disposés à jouer le jeu démocratique, mais il n’y a vraiment rien dans leur crédo (le dogme auquel ils adhèrent tous) qui indique qu’ils ont véritablement renoncé à la violence et qu’ils ont adopté la démocratie ».
Face à ce dilemme, Zuhdi Jasser préconise de sortir de la vision binaire violence/non-violence : « Les Frères musulmans ont tout un réseau de groupuscules terroristes, et je crois que le groupe non violent sert de couverture aux groupes violents […] Depuis trop longtemps, nous nous livrons à un ‘‘jeu de cache-cache’’ contre les sous-produits des idéologues Frères musulmans plutôt que de contrer directement les cellules cancéreuses primaires des opérations des Frères musulmans […] À un moment donné, tout analyste honnête devra reconnaître que le fruit de l’arbre empoisonné ne doit jamais être acceptable, et c’est l’arbre de la confrérie qui est le problème principal dans le monde arabe sunnite et pas seulement les sous-produits de son ‘‘jeu de cache-cache’’, car « le soi-disant extrémisme violent est simplement un point d’aboutissement d’une idéologie suprématiste commune qui est théocratique et politique par nature et constitue un processus de radicalisation qui se produit sur des mois, voire des années, et qui est bien plus facile à surveiller publiquement que de jouer aux devinettes sur l’« extrémisme violent ».
Le président de la sous-commission, Ron DeSantis, en conclue que, même si les avis divergent à propos de la position ambivalente des Frères musulmans vis-à-vis du recours à la violence djihadiste, la véracité de la menace que représente la confrérie ne fait aucun doute : « Entre la nature extrémiste de leur idéologie de la haine, les dangers inhérents à leur gouvernance théocratique (comme on l’a vu en Égypte), leurs réseaux (y compris Hamas et Hasm) et les puissants États qui les parrainent, les Frères musulmans constituent une véritable menace pour les intérêts américains en matière de sécurité nationale. Certes, nous pouvons avoir un débat sur la meilleure façon de la contrer mais nous ne devons pas l’ignorer ».

Faut-il inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes ?

C’est justement à propos de la façon de contrer la menace mondiale des Frères musulmans que les divergences entre les membres du panel sont les plus prononcées. Pis encore, quasiment tous les intervenants adoptent des positions politiciennes, allant à l’encontre de leurs propres expertises exprimées durant l’audition.
Ainsi, Jonathan Schanzer qui reconnait pourtant que « les Frères musulman semblent homogènes dans leur adhésion à une idéologie haineuse, sectaire et radicale », recommande de « veiller à ne pas gaspiller des ressources fédérales précieuses dans des tentatives de désigner toute la confrérie des Frères musulmans [comme une organisation terroriste]. Se concentrer sur les groupes qui ont des antécédents d’actes violents et de financement du terrorisme ».
Le congressman Stephen F. Lynch, tout en reconnaissant que des organismes et groupuscules affiliés aux Frères musulmans « continuent de s’adonner à des actes terroristes », soutient que « l’efficacité de nos opérations antiterroristes et de protection de nos troupes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord requiert une approche prudente de cette problématique. Une classification en vrac (de la confrérie) mettrait à mal notre relation avec les partenaires régionaux de sécurité, y compris la Jordanie, le Koweït, le Maroc, la Turquie et la Tunisie, où les Frères musulmans sont solidement implantés tant dans la société que dans le gouvernement […]. Cela peut aussi aggraver la tension dans un Moyen-Orient qui évolue déjà dans un climat de conflit aigu et où nous avons déployé 2000 soldats américains en Syrie et environ 6000 autres en Irak ». Avant d’ajouter, comme pour se donner bonne conscience, que « si on désignait toutes les organisations des Frères musulmans comme terroristes, elles trouveraient le moyen de contourner cela en un clin d’œil, elles se réorganiseraient et se regrouperaient d’une manière qui n’entamerait en rien leur capacité destructrice ».
En définitive, seul Zuhdi Jasser a soutenu ouvertement la démarche envisagée, à l’époque, par l’Administration Trump afin d’inscrire les Frères musulmans sur la liste américaine des organisations terroristes. Pour le président du Forum Islamique Américain pour la Démocratie, « nous [les Américains] sommes restés sur la défensive pendant trop longtemps, craignant les réactions […] l’excessive prudence américaine à considérer les Frères musulmans comme une organisation terroriste est, au mieux, une forme de ‘‘tartuferie complaisante’’ [alors que ] l’importance d’identifier la confrérie des Frères musulmans comme une organisation terroriste ne pourrait être plus claire pour notre sécurité nationale et notre stratégie de lutte contre le terrorisme. Cela permettra d’entamer un processus nécessaire de traitement du cancer à sa base avant qu’il ne produise des métastases, plutôt que de traiter ses sous-produits après qu’ils se soient déjà propagés. »
Considérant que « le rejet des Frères musulmans, comme des éléments toxiques, permettrait de faire émerger leurs plus puissants détracteurs au sein même des communautés musulmanes ; ceux qui rejettent les groupes politiques islamistes et qui croient en la liberté et en la séparation entre l’État et la mosquée », Zuhdi Jasser préconise d’« utiliser la désignation des Frères musulmans en tant qu’entité terroriste afin de basculer immédiatement du centre de gravité non idéologique inutile actuel, qui repose sur la ‘‘lutte contre l’extrémisme violent’’, à un autre beaucoup plus pratique axé sur la ‘‘lutte contre l’islamisme’’. »
Bien que visiblement convaincu par les arguments de Zuhdi Jasser, l’ex-ambassadeur Ryan Crocker, qui a longtemps servi au Moyen-Orient, lui oppose une fin de non-recevoir toute diplomatique : « À quelques exceptions près, les Frères musulmans ne sont pas nos amis. Ils ne nous aiment pas et nous ne les aimons pas. Mais il y a une énorme différence entre les groupes qui ne nous aiment pas et les groupes qui cherchent activement à nous nuire. Nous nous mettons en grand danger en confondant les deux » !

Autre ancien ambassadeur auditionné, Daniel Benjamin abonde dans le même sens, mais sans s’encombrer de politesses diplomatiques : « À l’instar des médecins, les législateurs et les décideurs politiques se doivent de respecter le principe de précaution. Adopter une ligne dure contre les groupes affiliés aux Frères musulmans et leurs membres pourrait s’avérer désastreux » […]. Les États-Unis sont la cible d’une menace réelle et permanente du terrorisme djihadiste. Des actions imprudentes ciblant les groupes affiliés aux Frères musulmans ne feraient qu’exacerber l’animosité contre les États-Unis ; nous devrions nous garder de toute action susceptible de renforcer les rangs de nos ennemis. Ce serait une erreur monumentale. »