Atmane Tazaghart
Atmane Tazaghart

Sur le même sujet

Financement du terrorisme

Pourquoi le Trésor US impose-t-il des sanctions à Mahmoud al-Abyari, le n° 3 de l’Internationale des Frères musulmans ?

Atmane Tazaghart
Atmane Tazaghart

Pendant des années, Mahmoud al-Abyari aura incarné le paradoxe même du pouvoir au sein des Frères musulmans : occuper l’un des postes les plus stratégiques de l’organisation – il est le numéro 3, après le Guide et son adjoint, dans l’ordre hiérarchique des instances dirigeantes de l’Organisation internationale des Frères musulmans (OIFM) – tout en demeurant quasiment invisible.

Ni tribun, ni idéologue, ni figure médiatique, cet activiste égyptien installé à Londres a longtemps évolué dans les coulisses de la confrérie, là où se prennent les décisions, où se coordonnent les réseaux et où se gèrent les flux financiers. Mais cette discrétion, qui faisait sa force, vient de voler en éclats : ce 23 juillet, Washington a décidé de placer son nom sur la liste noire du département du Trésor, pour financement du terrorisme.

En le sanctionnant, les États-Unis ne se contentent pas de viser un homme. Ils franchissent une nouvelle étape dans la lutte contre le financement du Hamas et, plus largement, contre les structures internationales des Frères musulmans. Pour la première fois, ce n’est plus seulement un collecteur de fonds, un intermédiaire financier ou un exécutant au sein d’une organisation caritative qui est dans le viseur, mais l’un des principaux architectes de l’appareil secret chargé d’organiser et diriger les circuits financiers de la confrérie islamiste.

À 74 ans, Mahmoud al-Abyari appartient à cette génération de cadres qui ont consacré leur vie à la construction secrète de l’organisation plutôt qu’à sa représentation publique. Né le 5 juin 1952, titulaire des nationalités égyptienne et autrichienne, il s’est progressivement imposé comme l’un des principaux dirigeants du « Secrétariat général international des Frères musulmans », l’instance dirigeante de l’OIFM. Son nom reste pourtant largement absent des ouvrages consacrés à la confrérie. Peu d’informations sont disponibles sur sa formation, son itinéraire militant et les circonstances de son ascension. Cette rareté documentaire reflète précisément la nature de sa fonction : celle d’un homme d’appareil évoluant dans les rouages les plus secrets de la confrérie.

Son parcours est indissociable de Londres, devenue, au fil des décennies, la principale base arrière de l’organisation internationale des Frères musulmans. Profitant d’un environnement juridique qui n’a jamais imposé de restrictions à la confrérie, celle-ci y a progressivement développé un réseau dense de sociétés, d’associations, de fondations et de plateformes financières destinées à irriguer ses tentacules internationaux.

C’est dans cet écosystème ultra secret qu’al-Abyari a exercé ses principales responsabilités. Proche d’Ibrahim Mounir, l’ancien Guide de l’OIFM décédé en 2022, il se retrouve à la tête du secrétariat général de l’OIFM. Ce qui en fait le numéro 3 – après le Guide et le Guide adjoint de l’OIFM – dans les instances dirigeantes de l’Internationale frériste. N’étant ni un théologien ni un chef politique au sens classique du terme, il s’est imposé comme un financier de l’ombre en charge de faire fonctionner la manne secrète de la confrérie : coordonner les structures, superviser les flux et assurer la cohérence d’un réseau financier transnational présent sur plusieurs continents.

Et c’est précisément cette fonction qui lui vaut aujourd’hui d’être dans la ligne de mire des sanctions américaines.

Dans son communiqué du 23 juillet, le département américain du Trésor affirme que Mahmoud al-Abyari a joué un rôle central dans la mobilisation des réseaux financiers internationaux des Frères musulmans, notamment au profit du Hamas. Washington l’accuse d’avoir participé à des campagnes de collecte de fonds destinées à deux organisations déjà placées sous sanctions américaines, Filistin Vakfi (Palestine Waqfi) et Hayat Yolu, toutes deux identifiées comme des relais financiers du mouvement islamiste palestinien.

La mise sous sanctions d’al-Abyari marque une évolution importante de la doctrine antiterroriste américaine. Pendant longtemps, Washington concentrait ses efforts sur les structures financières elles-mêmes : fondations, associations humanitaires, sociétés écrans, bureaux de change ou circuits informels de transfert d’argent. Désormais, l’objectif consiste à remonter jusqu’aux responsables qui supervisent et mettent en place ces mécanismes.

Autrement dit, les États-Unis ne cherchent plus seulement à tarir les flux financiers des Frères musulmans ; ils s’attaquent désormais à ceux qu’ils considèrent comme les commanditaires de ces flux.