Pendant des années, la lutte contre le terrorisme s’est essentiellement jouée sur les champs de bataille. Les succès se mesuraient au nombre de chefs éliminés, de caches d’armes détruites ou de cellules démantelées. Cette époque semble révolue. Désormais, la guerre se mène au cœur des circuits financiers internationaux, là où transitent les fonds qui permettent aux organisations extrémistes de survivre, de recruter et de se réorganiser. Pour Washington, l’argent est devenu le véritable centre de gravité de la menace.
La nouvelle série de sanctions annoncée, le 23 juillet 2026, par le département américain du Trésor, par l’intermédiaire de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), illustre cette évolution stratégique. En visant un haut responsable des Frères musulmans, plusieurs individus liés à la confrérie, ainsi que différentes structures implantées au Royaume-Uni, en Turquie, en Indonésie et dans la bande de Gaza, les États-Unis ne se contentent plus de geler des avoirs. Ils cherchent désormais à démanteler une véritable architecture financière transnationale.
Le choix de sanctionner Mahmoud al-Abyari, patron du secrétariat général des Frères musulmans établi au Royaume-Uni, dépasse largement le cas d’un simple exécutant au sein la confrérie islamiste. Selon le département du Trésor, al-Abyari aurait participé à la collecte de fonds destinés à des organisations déjà sanctionnées pour leurs liens présumés avec le Hamas, notamment Palestine Waqfi et Hayat Yolu, tout en mobilisant les réseaux de la confrérie pour soutenir financièrement le mouvement islamiste palestinien. Par cette décision, le Trésor américain franchit un nouveau cap : il ne cible plus seulement les exécutants des circuits financiers, mais remonte désormais jusqu’aux dirigeants soupçonnés d’en assurer la coordination.
Cette évolution traduit un changement profond dans la perception américaine du financement du terrorisme. Les autorités ne voient plus une succession de transferts de fonds isolés, mais un écosystème où associations caritatives, sociétés commerciales, réseaux militants, plateformes numériques et circuits financiers parallèles s’imbriquent pour former une même chaîne.
La chronologie des sanctions confirme cette stratégie de long terme. Après les mesures prises en janvier puis en mars 2026, cette troisième vague ne constitue pas une opération ponctuelle, mais une nouvelle étape d’une campagne méthodique. Chaque enquête permet d’identifier de nouveaux relais, tandis que chaque série de sanctions met au jour une nouvelle ramification du réseau, contribuant à reconstituer progressivement la cartographie financière du Hamas.
Cette approche repose sur une coopération étroite entre le département du Trésor, le FBI, la Drug Enforcement Administration (DEA) et les services du contrôle des frontières. La lutte contre le financement du terrorisme ne relève plus uniquement du renseignement financier. Elle englobe désormais les réseaux de contrebande, les circuits de blanchiment, les transferts informels de capitaux, les cryptomonnaies et, plus largement, toutes les formes de criminalité transnationale susceptibles d’alimenter les organisations extrémistes.
Les associations humanitaires occupent une place centrale dans cette nouvelle offensive. Washington accuse Towjah Bola Global, également connue sous le nom de Seven Spikes Global et implantée en Indonésie, d’avoir été créée pour collecter des fonds destinés au Hamas. L’association Madad Palestine, active dans la bande de Gaza, est, quant à elle, soupçonnée d’avoir utilisé l’aide humanitaire comme façade afin de détourner une partie des dons au profit d’activités militaires.
Cette approche illustre une conviction désormais solidement ancrée au sein des services américains : les structures caritatives constituent l’un des principaux vecteurs des circuits financiers clandestins, précisément parce qu’elles bénéficient d’une forte légitimité publique et échappent souvent à des contrôles aussi stricts que ceux du système bancaire classique.
Autre maillon essentiel de cette architecture : les sociétés de change informelles. La société Cairo General Trading, basée en Turquie, est accusée d’avoir transféré plusieurs centaines de milliers de dollars au profit du Hamas, tout en proposant des services financiers parallèles reposant aussi bien sur les devises traditionnelles que sur les cryptomonnaies. Son propriétaire, Khaldoun Khamis Zakaria al-Din, ainsi que plusieurs collaborateurs, sont également visés pour leurs liens présumés avec différents réseaux de criminalité financière internationale.
Ce volet illustre l’évolution de la doctrine américaine. Désormais, les frontières entre blanchiment d’argent, criminalité organisée et financement du terrorisme tendent à s’effacer. Pour Washington, ces univers empruntent les mêmes circuits, utilisent les mêmes intermédiaires et exploitent les mêmes failles de la mondialisation financière.
Le département du Trésor décrit ce système comme un « modèle de financement multicouche ». Les fonds seraient collectés par des organisations caritatives dans plusieurs pays, transiteraient ensuite par des sociétés de change opérant hors des circuits bancaires classiques avant d’être redistribués à des structures locales, notamment dans la bande de Gaza. Ce fractionnement géographique rend les flux particulièrement difficiles à retracer, chaque juridiction ajoutant un niveau supplémentaire d’opacité.
Au-delà de leur portée financière immédiate, ces sanctions portent un message politique. Elles renforcent d’abord le lien établi par Washington entre les Frères musulmans et le Hamas en matière de soutien financier. Elles rappellent ensuite qu’aucune banque étrangère, aucun intermédiaire financier ni aucune entreprise ne peut faciliter des transactions avec les personnes ou organisations sanctionnées sans risquer, à son tour, d’être exclu du système financier américain.
Enfin, cette nouvelle offensive témoigne de l’élargissement du théâtre de la guerre financière. Longtemps concentrée sur le Moyen-Orient, celle-ci s’étend désormais à l’Europe, à la Turquie et à l’Asie du Sud-Est, signe que Washington considère le financement du Hamas comme une infrastructure mondiale dont les centres de gravité sont répartis sur plusieurs continents.
Le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a résumé cette stratégie en une formule : « Qu’ils agissent sous couvert d’associations caritatives, d’entreprises ou de réseaux bancaires clandestins, tous ceux qui soutiennent le Hamas seront identifiés, sanctionnés et tenus pour responsables. »
L’objectif n’est donc plus seulement d’affaiblir une organisation armée sur le terrain, mais d’assécher progressivement l’ensemble de son écosystème financier. Dans cette guerre silencieuse, les comptes bancaires, les sociétés-écrans, les plateformes numériques et les réseaux de transfert informels sont devenus des cibles stratégiques à part entière.
Pour Washington, la guerre contre le terrorisme ne se gagnera pas seulement par les armes, mais aussi par la maîtrise des flux financiers qui irriguent les organisations subversives transnationales.














