Je suis Charlie. Et tous les autres…



Jean Marie Montali (*)

D’où vient cette idée dangereuse et particulièrement malsaine qu’on puisse, un seul instant, discuter des véritables responsabilités dans le massacre de Charlie ? Se tortiller devant ces douze tombes en se demandant, d’un air pénétré, si ces morts là n’ont pas un peu cherché à être assassinés ? Il faut être drôlement contaminé pour penser un truc pareil, que des caricatures puissent être responsables de l’exécution de leurs auteurs.

Et puis quoi encore ? Un texte, une opinion, une pensée, une attitude ? Conneries ! On en titube, tellement c’est con. On serait donc tous coupables, laïcs que nous sommes, de croire que les libertés d’expression et de pensée ne sont pas des péchés mortels ? Il ne faut pas laisser dire ça. Non, non et non ! Nous sommes innocents. Libres et innocents. Et lorsqu’on on se penche sur les tombes des victimes innocentes de Charlie, c’est pour les pleurer, pas pour les profaner. On pleure aussi Clarissa Jean-Philippe, policière municipale de Montrouge, tuée parce que flic. Flic comme l’étaient Jean-Baptiste Salvaing, poignardé, et sa compagne Jessica Schneider, égorgée devant leur enfant de trois ans par un barbare de Dieu se réclamant de l’Etat Islamique. C’était le 13 juin 2016, à Magnanville. Et Xavier Jugelé, abattu sur les Champs-Elysées, le 20 avril 2017. Et des larmes encore, pour François-Michel Saada, Philippe Braham, Yohan Cohen et Yoav Hattab, tués  le 9 janvier 2015 dans un hyper cacher. Tués parce que Juifs. Juifs comme l’étaient Jonathan Sandler (30 ans), ses deux jeunes fils, Gabriel (3 ans) et Arié (6 ans), et la petite Myriam Monsonégo (8 ans). C’était à Toulouse, le 19 mars 2012, à l’école Ozar Hatorah. Parce que les tueurs de la secte des égorgeurs font ça aussi : tuer des enfants dans une école, sans aucun frémissement de conscience.

Rarement on est allé aussi loin dans la saloperie. Et des fleuves de larmes pour le Bataclan, les terrasses, le stade de France, Nice et le père Hamel, égorgé dans sa petite église de Normandie. Tous ces morts, tous ces orphelins, tous ces parents qui ont enterrés leurs enfants, qu’en pensent-ils de ces beaux discours, avec les trémolos qu’il faut à chaque ligne, sur la violence des caricatures et du blasphème ? Comme si seules les caricatures de Charlie Hebdo nous exposaient à la folie meurtrière des assassins ! Mensonge ! Blasphèmes ? Mais ce sont eux les blasphémateurs ! Eux, les adeptes d’une secte qui engraisse dans le sang et qui ont cette extraordinaire prétention blasphématoire de parler au nom de la religion qu’ils ont en réalité kidnappée et défigurée. Petites cervelles rétrécies dans un bain de haine ! La tête tellement vide qu’on peut y mettre n’importe quoi, y compris cette idée à la con qu’est la rédemption dans le sang : le paradis pour les martyrs, là où il n’y a en réalité que le vide et le néant. Mensonges, mensonges, mensonges !

Ces tueurs, qui trouvent je ne sais quel plaisir inavouable dans le meurtre d’innocents et l’humiliation des victimes, n’ont pas plus à voir avec la religion qu’ils ont à voir avec l’humanité. Ils ont trouvé un prétexte qu’est la religion pour aller violer, brûler, décapiter, noyer, pendre, éventrer, fusiller, mitrailler, démembrer, écarteler, éplucher un tas de malheureux. En Syrie, en Afghanistan, en France et ailleurs. C’est le sang qui les fait bander, pas la religion. Les massacres de masse sont leurs partouzes. La mort les fait jouir. Celle des autres, hein, pas la leur.  Et rarement on est allé aussi loin dans l’hypocrisie, ou l’aveuglement, en refusant de voir l’énormité de la menace. Ils tuent sans distinction hommes, femmes, enfants, blancs, noirs, chrétiens, musulmans, juifs et sans Dieu. Cette secte, dont l’idéologie s’appuie sur la trinité de la haine, du poignard et de la bombe, tue et détruit tout ce qu’elle déteste, c’est à dire tout ce qui ne lui ressemble pas. Faut que le sang coule. Tuer et détruire ce que nous sommes, avec nos différences, nos valeurs de tolérance et d’Humanisme. Ils nous détestent dans notre diversité.

Je me souviens d’un autre attentat, trois mois à peine après celui contre Charlie. C’était en mars 2015, en Tunisie : les attaques du musée Bardo et du Parlement. 24 morts et 45 blessés. Un musée adossé au Parlement : l’art, la culture, la connaissance et la démocratie. Tout ce que déteste les terroristes, quelles que soient la couleur, la religion, les origines et les convictions des victimes.

Alors, on fait quoi ? On se planque et on arrête de vivre pour la raison qu’il y a des exaltés enturbannés qui voudraient qu’on reste planqués, sauf à l’heure des prières ? On ferme la porte ? Les volets ? Merde alors ! On renonce, on se tient coi à les écouter débiter leurs obscénités bien fumantes ? Non. Non et non ! Leur morale tordue, plus dangereuse que le choléra et la peste réunis, ce n’est pas notre truc. Le fanatisme non plus. Nous, on s’accroche à la vie. On s’y arrime solidement. On s’applique même. On va au musée, parce qu’il y a moins de pornographie dans L’Origine du Monde de Gustave Courbet qu’il y en a dans les petites cervelles détraquées des fanatiques. On y va pour les femmes de Renoir, de Matisse, de Modigliani, de Botticelli ou de Braque, si belles parce qu’elles sont nues et que cette nudité là n’a pas d’indécence. On y va pour les statues grecques et romaines, fesses charnues et bistouquettes à l’air, parce qu’elles ne sont obscènes que dans les têtes libidineuses des frustrés. On lira Charlie, tant pis si on n’aime pas. On ira au cinéma, au théâtre, aux concerts. Et puis, un verre à la main, au soleil d’une terrasse ou à l’ombre d’un parasol, on trinquera à l’art, aux femmes, aux hommes, à la beauté, à l’intelligence, à la liberté, à l’amour et au sexe.

A la vie, quoi.

Journaliste et essayiste, ancien directeur adjoint des rédactions du Parisien et d’Aujourd’hui en France.