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Israël-Algérie : Brisons les tabous !



Martine Gozlan (*)

Le 9 mars dernier, un avion brésilien se pose sur le tarmac de l’aéroport d’Alger. Ses cales seraient pleines de doses de vaccins livrées par Israël. L’Algérie est déjà approvisionnée en vaccins Spoutnik russe et Sinopharm chinois, ce qui n’a rien de surprenant. La logique sanitaire suit la logique diplomatique. Mais Israël ! Le pays le plus vilipendé par les médias algériens, la cible de toutes les thèses complotistes ! L’info, diffusée par la chaine I24 news, qui émet depuis Tel-Aviv en français, anglais et arabe, est-elle sérieuse ? Même s’il ne s’agit que d’une rumeur, elle a l’avantage de faire gamberger.

Les accords d’Abraham sont en train de changer le Moyen-Orient en reléguant le conflit israélo-arabe aux arrière-cours de l’Histoire. Les Emirats arabes unis, Bahrein, le Soudan et le Maroc ont normalisé leurs relations avec l’Etat hébreu. L’Arabie Saoudite, terre des lieux saints de l’Islam, y songe sérieusement. Il est question de vols directs entre Tel-Aviv et Djeddah pour les pèlerins qui veulent se rendre à la Mecque. Une nouvelle atmosphère remplace le vieux ressassement vengeur qui sévissait depuis 1948 et la création d’Israël. Des touristes arabes se rendent à Jérusalem, découvrent Tel-Aviv. C’est le choc de la réalité et le début de la fin des préjugés. Les Palestiniens s’estiment trahis par ces accords. Ils sont obligés de constater que leur cause ne constitue plus le cœur des solidarités arabes. Depuis dix ans, les peuples de la région ont affronté et affrontent toujours un ennemi plus proche que l’adversaire construit par la propagande : cette « entité sioniste » qui avait l’avantage de dissimuler les injustices des régimes arabes.

Pour l’instant, au Maghreb, une seule capitale suit le mouvement : Rabat. C’est considérable et logique pour plusieurs raisons. D’abord parce que la normalisation était inscrite depuis la rencontre entre Hassan II et Shimon Peres en juillet 1986. Le souverain voulait être partie prenante d’un règlement pacifique de la question israélo-arabe. Ensuite parce que le Maroc n’a jamais traité son histoire juive comme les autres pays musulmans. Certes, il y a 800.000  juifs d’origine marocaine en Israël mais les Israéliens des diasporas tunisienne, algérienne, irakienne, yéménite, libyenne, ceux qu’on appelle les « Mizrahim », les Orientaux, constituent une population tout aussi importante. Or, toutes leurs traces ont été effacées des différents récits nationaux, excepté – autre paradoxe – en Iran où vit encore, malgré le danger, une petite communauté juive qui a son député au Parlement. Au Maroc, on restaure les synagogues et on ouvre même un musée.

En Tunisie, l’affaire est plus complexe. Le complotisme y est omniprésent et alimenté récemment par le président Kaïs Saied, un nostalgique du défunt nationalisme arabe. Les traces juives sont ineffaçables mais la synagogue de Djerba, la Ghriba, encore il y a quelques années au cœur d’un pèlerinage annuel, mérite désormais son nom de « la Solitaire ». Le sionisme est maudit à longueur de colonne dans les médias et un citoyen tunisien qui entretiendrait des liens, familiaux, culturels ou économiques avec Israël est passible d’emprisonnement. Le président veut inscrire dans la Constitution la criminalisation des liens avec l’Etat hébreu.

En Algérie, c’est encore pire. Tout est fait pour que le passage des juifs sur cette terre soit réduit à l’invisibilité. Leur présence remonte pourtant à deux millénaires. Ici comme en Tunisie, les juifs et les berbères se sont assimilés les uns aux autres. Les noms en témoignent, souvent les mêmes pour les juifs et les musulmans, comme celui de l’auteur de ces lignes. C’est une reine juive, la légendaire Kahina, qui a tenu tête à l’envahisseur musulman. L’arrivée des réfugiés séfarades, les juifs chassés d’Espagne en 1492 par les souverains catholiques, s’inscrit dans un tableau historico-ethnique déjà très ancien. Il est de notoriété publique que de nombreux Algériens musulmans ont des origines juives.

L’Algérie officielle ayant décidé de réécrire toute son histoire, le judaïsme n’échappe pas à cette malédiction. La question palestinienne sert d’alibi à ce négationnisme. Mais, comme auparavant au Moyen-Orient, c’est aussi un cache-misère des plaies nationales et un exutoire qui permet de canaliser les frustrations populaires. Les audacieux qui osent briser le tabou, voyager en Israël et le dire, comme les grands écrivains Boualem Sansal et Kamel Daoud, sont insultés et menacés comme des traitres.

Combien de temps ce déni peut-il durer ? La réussite sanitaire d’Israël durant cette pandémie fait bouger les lignes dans une Europe – et une France – restée rétive aux accords d’Abraham qui bouleversent sa vieille conception du monde arabe. Tunisiens et Algériens commencent-ils à se poser des questions sur ce faux ennemi lointain ? Si la rumeur transportée par le mystérieux avion pouvait vacciner contre l’archaïsme du préjugé, ce serait déjà beaucoup !

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.