Frères musulmans: enquête sur les réseaux Européens de la Confrérie



L’implantation des Frères musulmans en Europe remonte à plus de 60 ans. Elle est le résultat de trois générations successives d’activistes et de prédicateurs. Mais, l’influence européenne de la Confrérie s’est considérablement accentuée, depuis le milieu des années 1990. Grâce, notamment, à l’arrivée au pouvoir de l’ancien émir du Qatar, Hamad Bin Khalifa Al-Thani, qui scella une alliance
stratégique avec l’un des maîtres à penser des Frères musulmans, le sulfureux cheikh Youssef al-Qaradawi…

La première vague d’activistes Frères musulmans est arrivée sur le Vieux Continent, au milieu des années 1950. Il s’agissait essentiellement de cadres ayant fuit la répression qui s’est abattue sur la Confrérie, à partir de 1954, dans l’Egypte nasseriènne.

Par la suite, de multiples vagues de réfugiés Frères musulmans ont déferlé sur l’Europe, fuyant les purges anti-Frèristes dans de nombreux pays arabes : en Irak (en 1970), en Syrie (à partir de 1980), en Libye (en 1980, 1990 et 1997), en Tunisie (en 1981, 1987 et 1991) et en Algérie (à partir de 1992).

Mais, auparavant, une autre catégorie d’activistes Frères musulmans a fait son apparition, à partir des années 1960. Une génération plus jeune, composée d’étudiants venus poursuivre leurs cursus dans les universités européennes. Certains d’entre eux arrivent en Europe en ayant déjà été sensibilisés aux idées frères-musulmanes, dans leurs pays d’origine. Mais, l’écrasante majorité est recrutée par la Confrérie au sein même des universités européennes.

Cette première génération d’étudiants marqua un tournant décisif dans le processus qui allait conduire à l’implantation durable de la Confrérie en Europe. Elle a, durant une vingtaine d’année, servi de courroie de transmission entre la vieille garde Frèriste des années 1950 et la jeune génération d’islamistes européens, qui vit le jour au début des années 1980, regroupant des jeunes issus de la deuxième génération de l’immigration et des convertis d’origines européennes.

En effet, avant l’entrée en scène de cette première génération d’étudiants Frèristes, les tentacules de la Confrérie en Europe étaient, certes, affiliés au Tanzim al-Dawli, l’Internationale secrète des Frères musulmans, mais leurs structures organisationnelles continuaient à s’articuler en fonction des pays d’origine de leurs membres. Les cercles de prédication, ouverts à un large public de sympathisants, tout comme les cellules d’endoctrinement, réservées aux activistes officiellement affilés à la Confrérie, étaient structurés sous forme de filières appelées « familles » : égyptiennes, syriennes, irakiennes ou maghrébines.

Au début des années 1960, ce modus operandi, calqué sur les modèles d’organisation de la Confrérie dans le monde arabe, a été remis en cause par l’arrivée des jeunes étudiants Frèristes, qui formèrent, dans les universités européennes qu’ils ont rejointes, des associations islamiques dépassant les clivages liés à leurs pays d’origine.

Collectifs Etudiants

Ainsi, la Muslim Student Society (MSS) a vu le jour en Grande Bretagne, en 1962. Elle lança la même année la première revue frère-musulmane publiée en Europe, sous le titre de Sawt al-Ghoraba (La voix des Étrangers). L’année suivante, deux autres organisations estudiantines frères-musulmanes lui emboîtèrent le pas : la Federation of Student Islamic Societies (FSIS), à Londres, et l’Association des Etudiants Islamiques de France (AEIF), à Paris. Puis, l’Union Internationale des Étudiantes musulmans (UIEM) fut créée à Bruxelles, en 1964, suivie de l’International Islamic Federation of Student Organisations (IIFSO), créée en 1969, à Aix-la-Chapelle, en Allemagne.

Paradoxalement, l’écrasante majorité des étudiants Frèristes, qui se considéraient comme des Ghoraba (étrangers) sur le continent européen, ont choisi d’y rester à la fin de leurs études. Leurs rêves de retourner en « terre d’islam » ont été compromis par les persécutions visant les Frères musulmans dans la plupart des pays arabes.

C’est ainsi que les anciens étudiants des années 1960, amenés à s’installer durablement en Europe, contribuèrent, un quart de siècle plus tard, à faire sortir les organisations frères-musulmanes des mosquées, où étaient cantonnés leurs aînés, et des universités, auxquelles leurs propre activités se limitaient auparavant, pour se lancer à la conquête de l’ensemble des communautés musulmanes installées en Europe.

Au début des années 1980, deux associations de jeunes jouèrent un rôle précurseur à cet effet. Il s’agit de Jeunes Musulmans de France (JMF) et Youth Muslims UK (YMUK). Elle furent notamment les premières à organiser des conférences et des prêches, en Français pour la première, en Anglais pour la seconde, à destination des jeunes musulmans nés en Europe ne maîtrisant pas l’Arabe.

L’activisme de ces jeunes associations Frèristes rencontrait une audience grandissante auprès  des jeunes européens issus de la deuxième génération de l’immigration, attirés par les sirènes de la Sahwa Islamiya (Éveil Islamique), qui battait alors son plein dans les pays d’origine de leurs parents.

Les Frères musulmans y voient l’occasion de renforcer leur implantation en Europe et d’élargir l’influence du Tanzim al-Dawli, l’internationale secrète de la Confrérie, aux différentes franges des communautés musulmanes présentes sur le Vieux Continent.

Et c’est dans cette optique que l’Union des Organisations Islamiques en France (UOIF) voit le jour, en 1983. D’autres organisations du même type lui emboîtent rapidement le pas, dans plusieurs pays européens, puis elles se regroupent, sous l’égide de la Fédération des Organisation Islamiques en Europe (FOIE), en 1989.

réseau pan-Eurpéen

Ainsi naquit la forme embryonnaire de l’actuel réseau pan-européen des Frères musulmans (voir la cartographie des organisations pan-européennes des Frères musulmans, pages 14 et 15). Il fallait, cependant, près de deux décennies, pour faire faire aboutir ce projet, à travers lequel la Confrérie a étendu sa toile d’araignée secrete à tout le Continent. Aidée en cela par deux facteurs distincts : le premier est lié au phénomène global de la mondialisation économique et du développement des technologies numériques de la communication ; le second est le résultat d’une alliance locale scellée, au milieu des années 1990, entre l’une des principale figures du Tanzim al-Dawli, le cheikh Youssef al-Qaradawi, et l’émir du Qatar, Hamad Bin Khalifa al-Thani, qui venait alors de renverser son père à la tête de l’émirat gazier.

Fort du soutien diplomatique, médiatique et financier du Qatar, Youssef al- Qaradawi est parvenu à instaurer une mainmise quasi-totale des Frères musulmans sur les instances musulmanes en Europe. Grace, notamment, au très controversé Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche (voir l’encadré ci-contre) et à une myriade d’associations et d’organisations pan-Européennes, telles que le Forum des Organisations Européennes des Jeunes et Etudiants Musulmans (FOEJEM), le Forum Européen des Femmes Musulmanes (FEFM) ou le fond Europe Trust (ET) et l’Institut Européen des Sciences Humaines (IESH), à travers lequel les Frères musulmans accentuent, d’année en année, leur contrôle sur la formation des imams en Europe.