Frères musulmans en Allemagne : Tout a commencé par une mosquée à Munich…



Implantés en Allemagne depuis la fin des années 1950, les Frères musulmans y exercent une emprise quasi-totale sur les lieux de culte et les institutions socio-culturelles islamiques. Et ce travers deux branches de la Confrérie : l’une est arabe, importée outre-Rhin par un trio de leaders du Tanzim al-Dawali (Saïd Ramadan, Ali Ghaleb Himmat et Youssef Nada) ; l’autre est turque, contrôlée par le clan Erbakan, l’une des familles les plus influentes au sein de la mouvance frère-musulmane en Turquie.

C’est à Munich qu’a été posée la première prière de l’édifice européen des Frères musulmans, en 1958. En août de cette année-là, le chef de file du Tanzim al-Dawli, Saïd Ramadan, s’était installé en Suisse. Mais, avant d’y fonder son célèbre Centre Islamique de Genève, en 1961, il a d’abord jeté son dévolu sur la capitale bavaroise, en y implantant le projet de construction de la première mosquée de la Confrérie en Europe. 

Un choix qui s’explique par la présence en Bavière d’une forte communauté musulmane. En effet, avant l’arrivée massive en Allemagne d’une immigration ouvrière musulmane, majoritairement turque, dans les années 1960 et 1970, une première communauté musulmane, d’origine caucasienne, s’était installée outre-Rhin, au milieu des années 1940. Il s’agissait d’anciens soldats tchétchènes, azéris et daghestanais mobilisés par les nazis pour combattre l’URSS, durant la seconde guerre mondiale. Et qui sont restés en Allemagne, après la défaite du 3ème Reich, majoritairement dans le Land bavarois. 

Instrumentation anti soviétique 

Le choix de Munich, pour accueillir la première mosquée frères-musulmane, était aussi lié à d’autres motivations, moins pieuses, visant à instrumentaliser cette communauté caucasienne contre le bloc soviétique, dans le cadre de la guerre froide. C’est ce qu’a révélé, en 2011, le journaliste américain Ian Johnson, lauréat du prix Pulitzer, dans un livre intitulé Une mosquée à Munich. Les nazis, la CIA et la montée des Frères musulmans en Occident.

Selon lui, Saïd Ramadan était « traité », dès son installation en Europe, par un agent de la CIA basé à Munich, connu sous le nom de Bob Dreher. Le livre fait aussi un récit détaillé du voyage entrepris, en juillet 1953, par une délégation de représentants des Frères musulmans, parmi lesquels se trouvait Saïd Ramadan, pour se rendre à la Maison-Blanche. Recevant ces délégués des Frères musulmans, le président Eisenhower leur a proposé un deal sans équivoque : « Notre foi en Dieu devrait nous donner un objectif commun : la lutte contre le communisme et son athéisme ». 

Pour concrétiser son projet munichois, Said Ramadan a créée la toute première association frères-musulmane d’Europe, sous la forme d’un comité chargé de la construction de la grande mosquée de Munich. Deux ans plus tard, en 1960, ce comité donna naissance à une association intitulée Communauté Islamique d’Allemagne ou Islamische Gemeinschaft in Deutschland (IGD). En 1968, suite au retrait de Saïd Ramadan, forcé de se replier à Genève, suite à un long conflit avec ses compagnons de route Fréristes (voir les détails, page 26), l’IGD a été reprise en main par deux autres historiques du Tanzim al-Dawli : Ali Ghaleb Himmat et Youssef Nada (voir notre enquête sur les Frères musulmans en Suisse, page 16). 

Une « non violence de façade » 

Actuellement affiliée à la Fédération des Organisations Islamique en Europe (FOIE), l’IGD est devenue la principale entité frères musulmane en Allemagne. Dirigée par par Samir Falah, elle dispose d’une filiale jeunesse connue sous le nom de Muslimische Jugend in Deutschland (MJD), dirigée par Sarwar Faraj. Cependant, l’essentiel de la propagande et des activités de prédication de l’IGD passe par le travail de proximité, à travers des associations caritatives, des écoles coraniques et des centres socio-culturels islamiques. Pour cela, elle dispose d’une myriade d’Islamische Zentren (centres Islamiques), implantés dans les différents Länder allemands, dont les plus célèbres sont le Centre Islamique de Munich, dirigé par Ahmad Von Denffer, qui publie le journal al-Islam, et celui de Berlin, dirigé par Mohammed Taha Sabri, qui gère la grande mosquée de Berlin-Neuköln. 

Bien que jouissant d’une reconnaissance légale, les activités de l’IGD sont scrutées de très près par le Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV), le service de renseignement intérieur allemand. Dans un rapport daté de décembre 2018, consacré aux « organisations islamistes légalistes », le BfV a épinglé l’IGD, pour « non-conformité avec les fondements de la démocratie », dénonçant sa « non violence de façade, qui cache des objectifs visant à renforcer un sentiment de défiance à l’égard des valeurs occidentales et à discréditer la démocratie ».

Selon le rapport, les leaders de l’IGD, quand ils s’expriment à huis clos, ne cachent pas leur volonté de « créer des Etats islamiques de droit divin, y compris, à terme, en Allemagne ». 

Les Frères turcs  

En parallèle de la filière arabe des Frères musulmans, implantée outre-Rhin grâce au trio Ramadan-Himmat-Nada, il existe une branche turque de la Confrérie, contrôlée par le clan Erbakan, organisée au sein de l’Islamischen Gemeinschaft Millî Görüş (IGMG). Il s’agit de la branche allemande de la Confrérie turque Millî Görüş (vision monothéiste), fondée en 1969, par Necmettin Erbakan, le leader du Refah Partisi, l’ancêtre de l’actuel AKP, le parti du président Erdogan. Présidée actuellement par Kemal Ergün, la Millî Görüş contrôle plus de 300 mosquées en Allemagne. 

Longtemps ces deux branches des Frères musulmans allemands s’ignoraient mutuellement. Puis, des alliances familiales ont été mises en place, pour aider à les rapprocher. Ainsi, Ibrahim el-Zayat, l’ancien directeur de l’IGD, a épousé la fille de Mehmet Erbakan, l’un des fondateurs de la Millî Görüş. Une alliance qui lui permet de jouer les go-between entre les leaders actuels de la branche arabe, dont il est issu, et leur Frères de la « famille » turque.